Mario Landerman

Mercredi 4 novembre 2015 (Mise à jour)

par Mario Landerman

Livres

Denis-Martin Chabot

Rue Sainte-Catherine Est Métro Beaudry : Manigances et Pénitence relookés

Parmi la constellation d’auteurs qui figureront au firmament du Salon du Livre de Montréal, il y a Denis-Martin Chabot, qui y présentera le roman dont ZoneCulture fait la critique aujourd’hui.

Il y a longtemps que l’auteur voulait réunir en quelques  volumes ce qu’il appelait alors les Chroniques du Village.  Avec  le concours des éditions La Semaine, c’est maintenant chose faite.  Manigances et Pénitence, les deux premiers volumes de la série, sont réunis dans un premier tome pouvant toucher un plus large public, et permettre de décoder le Village pour ceux qui n’en ont que les idées habituellement véhiculées par les médias.


L’auteur

Denis-Martin Chabot, pour les hétéros, est un bel exemple de la qualité du journalisme de Radio-Canada, partagée avec plusieurs de ses confrères et consœurs de la même société.  Pour les gaiss, il est aussi connu en tant que prolifique écrivain, auteur des très connues Chroniques du Village.  Quatre tomes parus, dont le premier à compte d’auteur, où on suit les tribulations de plusieurs gais et lesbiennes dans leur cheminement professionnel et amoureux.  Manigances, Pénitence, Innocence, et le dernier de la série, Accointances, connaissances et mouvances, forment un ensemble des plust diversifiés, à l’image même du Village.  Vous aurez donc l’occasion de vous délecter pour la première fois réunis les deux premiers tomes originaux, Manigances et Pénitence, dans un format grand public. Avec quelques retouches, cependant.


Fait à noter, Manigances a remporté en 2005 le prix littéraire Gros Sel de la Belgique, une première pour Denis-Martin Chabot, qui avait lancé ce roman à compte d’auteur en 2003.

 

Lancement
Le lancement montréalais avait attiré nombre de personnalités gaies, au Cocktail, mais également
des amis comme Nicole Martin.

Nicole Martin

L'auteur
Denis-Martin en pleine séance de dédicace.


Le roman

Dans la première moitié de ce roman, qui est essentiellement Manigances, on trouvera quelques-uns des personnages qui peupleront les romans subséquents.  Une histoire d’amour tourmentée entre deux hommes, Marc St-Jean et Pierre Couture, qui s’affronteront autant sur le plan émotionnel que professionnel, constitue l’intrigue principale.  En toile de fond, un jeune village gai établi là où on le retrouve aujourd’hui, après l’exode du centre-ville, et particulièrement le disco-bar Manigances, lieu de toutes les passions et de tous les excès.  D’autres personnages viennent se greffer à ce noyau, comme Roger Marchand, venu d’un endroit rural qui ne l’accepte pas pour vivre sa vie sans contraintes, ni préjugés.  Jean Ainsley, fils gai d’un magnat de l’industrie, qui verra sa vie terminer tragiquement.  Et un mystérieux prédateur sexuel, qui se fait appeler Julien, aux pratiques débridées et dangereuses.  Ce dernier affectera la vie de plusieurs des autres personnages, toujours via Manigances, la plaque tournante de ses conquêtes..


Dans la seconde moitié du roman, qui correspond à Pénitence, la toile de fond est un peu différente.  On y parle de la mort.  Celle, ignominieuse et cruelle, du SIDA.

Notre couple vedette, Marc St-Jean et Pierre Couture, sont parmi ceux qui paieront de leurs vies d’avoir voulu aimer parfois sans discernement, mais surtout sans protection.  Cette insouciance sexuelle fait sentir sa présence partout dans l’univers des personnages.  On baise qui on veut, quand on veut, et de la manière qu’on veut. L’histoire d’amour torturée entre les deux amants ne résistera pas à un second raccommodement.  Chacun fera alors cavalier seul, enfourchant de nombreuses montures ce faisant.

Toujours dans le même style, on suit des vies en parallèles, avec de fréquents sauts entre le passé et le présent.  J’avoue que cette forme littéraire peut s’avérer déconcertante pour quelques lecteurs.  Mais un bon livre sert à l’exercice de son intelligence, et non pas à sa mise en sommeil!

De nouveaux personnages viennent graviter autour de ceux déjà connus.  Tel ce jeune Yannick, qui fait redécouvrir à Marc les nuits blanches dues à des baises et orgasmes sans fin.  Imonfri, ce jeune malien qui viendra immigrer au Québec, pour partager la couche de son amant Roger…et celle de bien d’autres.  Bertrand, un des nombreux amants de Marc, qui puisera dans l’adversité et le rejet des forces nouvelles pour se bâtir une vie à la mesure de ses ambitions.  Robert, qui fera l’inverse, s’enlisera dans un abîme sans fond…et combien d’autres encore.  Jean-Jacques Côté, le patron de Marc St-Jean, présente le portrait d’un hétérosexuel mal dégrossi, mais avec le coeur à la bonne place.

La religion occupe aussi une place importante dans cet ouvrage, surtout dans son plus noir aspect, celui des sectes et des pseudos-religions qui utilisent diverses cultures pour y puiser une légitimité des plus discutables.  Les ravages que font ces dernières auprès des âmes simples y est décrit avec force détails.

La profession de journaliste de Denis-Martin Chabot lui permet de décrire des situations des plus réalistes basées sur des faits qu’il a pu rencontrer en tant que reporter.  Ce qui ajoute un aspect familier à ses romans.  Les lieux décrits existent vraiment, de Priape au Terminus Voyageur.  Les situations, quant à elles, pourraient réellement exister et forment le quotidien de bien des gais.

Il parle aussi de sexe dans cet ouvrage avec un humour et une habileté à choisir des images très évocatrices.  En contrôleur aérien doté d’un superbe aplomb, il supervise les décollages de ses personnages au moyen des avions les plus perfectionnés de l’ère moderne, du 747 au Concorde, quand ce n’est pas les avions qui font des atterrissages plus ou moins en douceur dans les hangars.  Ce qui fait des personnages de Pénitence de grands voyageurs, et ce, bien avant la création de la carte Air Miles, au milieu des années 90!


Et, assombrissant le ciel du Village de nuages de plus en plus lourds, le SIDA ce fléau qui décime la population homosexuelle. On en fait rarement mention par son nom.  Mais la puissance d’évocation de Denis-Martin Chabot rend cette maladie omniprésente.  J’en veux comme preuve ce passage des plus évocateurs, qui parle de baiser sans protection… :

Le mec à louer, surpris par cet assaut plaisant, se réveille :
--Encore en nerfs, hein, mon loup?  Tu n’oublies pas ta capote, hein!
Trop tard!
--Saint-Marc, protégez-moi!”

Donc, aucun propos alarmiste sur le SIDA, sauf pour qui sait lire entre les lignes.  On devine aisément que le jeu favori de Pierre est la roulette russe!

On y retrouve aussi l’intolérance policière, alors que les descentes dans les bars du village étaient monnaie courante, ainsi que le mépris véhiculé par les forces de l’ordre envers la communauté.  Un dédain tel que la police allait jusqu’à bâcler des enquêtes au criminel, lorsqu’il s’agissait d’affaires exclusivement gaies. La profession de journaliste de l'auteur lui permettant d'insérer ça et là des situations au bord de la véracité, on se retrouve devant un mélange de lieux et faits réels, ou presque, ce qui augmente l'intérêt du lecteur.

L’ouvrage est découpé en tranches de vie, chacune portant une date et un lieu se rapportant à l’un des personnages principaux.  Des vies en parallèle, de l’enfance à l’âge adulte, avec des parents et amis parfois compréhensifs, mais le plus souvent non.  Et, pour les besoins de la refonte du roman, plusieurs passages ont été réécrits.  Ce ne sont souvent que des corrections mineures, mais Denis-Martin Chabot est un perfectionniste.

Pour tous les gais qui veulent de la littérature à leur image, tout en demeurant intelligente et humoristique à l'occasion, les romans de Denis-Martin Chabot sont à découvrir, ou à relire.  Et, nul doute qu’avec l’étendue qu’offre la publication par les éditions La Semaine, un public plus large se délectera des péripéties de Marc, Pierre, Roger et les autres…

 

Livre

 

 

Rue Sainte-Catherine Est Métro Beaudry
par Denis-Martin Chabot
Éditions La Semaine, 2015, 352p.


Denis-Martin Chabot sera au Salon du livre de Montréal, au kiosque 246 (Éditions La Semaine) :

Jeudi le 19 novembre, de 20h à 21h
Vendredi le 20 novembre, de 17h à 18h
Samedi le 21 novembre, de17h à 18h
Dimanche le 22 novembre, de 16h à 18h

Pour en savoir plus : https://www.facebook.com/denismartin.chabot?fref=ts
http://www.denismartinchabot.com/www.denismartinchabot.com/Accueil.html
https://fr.wikipedia.org/wiki/Denis-Martin_Chabot

 

Photos : Mario Landerman