Mario Landerman

Vendredi 12 décembre 2014

par Mario Landerman

Société

Pauvreté

Charité bien ordonnée… ou les pauvres, des faire-valoir ?

 

“Est-ce que ZoneCulture participe à la guignolée des médias?”


La question, innocemment posée par une lectrice, m’a d’abord laissé perplexe.  Quoi lui répondre?  Un simple non serait des plus exacts, mais ne dirait pas toute la vérité à la brave dame.


Comme décembre est un mois où on entonne les trompettes de la charité bruyante et mal dirigée, j’ai décidé d’expliquer mes vues sur la charité en ce temps des fêtes.  Je risque, ce faisant, de froisser quelques égos.  Mais j’estime qu’il faut que certaines vérités soient dites, afin que dans le futur, les « pauvres » (que je déteste ce terme, qui rime avec « autre ») cessent d’être les pions involontaires des grosses corporations caritatives, et des personnalités en mal de publicité…le temps d’un panier de Noël.


On m’a enseigné, tout jeune, que la plus belle charité, celle qui réjouit autant le cœur du récipiendaire que celui du donateur, est celle qui demeure anonyme.  Selon les enseignements chrétiens, on ne devrait pas se vanter d’aider, car cela détruit la bonté intrinsèque de l’acte.


Dans un passé pas si lointain, les paroisses avaient des dames pieuses et dévotes qui s’occupaient de ce genre d’affaires.  On les désignait sous le vocable de dames patronnesses.  Elles étaient en quelque sorte les ancêtres de tous les organismes caritatifs modernes.  Certaines étaient de très belles âmes, animées d’un sincère désir d’aider leur prochain.  D’autres étaient de véritables chipies, qui traitaient « leurs pauvres » (le possessif est intentionnel) comme leur cheptel, avec pratiquement le droit de vie et de mort sur les familles nécessiteuses.  Leur ingérence allait jusqu’à déterminer qui, dans une famille, pouvait porter quoi, agir de quelle façon, et en quelles occasions, tant leur toute-puissance, à l’ombre du curé de la paroisse, gonflait leur orgueil.


Heureusement, l’après-Duplessis sonna le glas de ces harpies.  La charité, entrant de plain-pied dans l’ère du « Maîtres chez nous » de Jean Lesage, devait changer de visage.  Ce qu’elle fit, avec l’avènement des corporations caritatives.


Mais les pauvres sont-ils mieux servis par ces entreprises, mot que j’utilise à dessein?


De nombreux témoignages surgis au fil des années démontrent à quel point l’expérience de la pauvreté à l’ombre de ces organismes peut être humiliante.  Que ce soit les longs questionnaires à remplir pour obtenir une aide quelconque, l’absence de considération pour ne pas dire un mépris dans les rapports verbaux et gestuels, le bris de l’anonymat qui mine considérablement la fierté personnelle; le risque d’être filmé bien malgré soi dans un topo de nouvelles, en découragent plus d’un.  Et c’est là que de tels organismes oublient un point fondamental, que les pauvres sont avant tout des êtres humains avec des besoins, oui, mais aussi avec un cœur, une âme, une sensibilité.  En d’autres mots, ils ne peuvent être exclusivement des statistiques de charité.  À leur défense, les mêmes entreprises clament volontiers à qui veulent les entendre qu’ils appliquent ainsi un filtre entre les vrais pauvres et les profiteurs.  Mais y a-t-il tant de profiteurs que cela pour justifier seulement la moitié de ces mesures?


Certains organismes de charité, qui ramassent gratuitement des vêtements pour les revendre à faible coût sont bien plus coupables de fraudes que bien des gens dans le besoin.  Certains n’hésitent pas à retirer de la vente des vêtements et meubles particulièrement bien, sous le prétexte que « C’est trop beau pour les pauvres! »  D’autres prennent les objets supposément en demande (items soi-disant de collection, vêtements griffés, vaisselle de prix), et les revendent à des prix exagérément gonflés.  Et tout cela sans compter que plusieurs boîtes de collection de vêtements, qu’on trouve un peu partout à Montréal, sont la propriété de compagnies frauduleuses.  Là où il y a de l’homme…


Chez Centraide, le problème est tout autre.  L’organisme ramasse de belles sommes année après année, malgré un constat à la baisse, mais quel pourcentage de celles-ci vont effectivement à ceux qui ont besoin d’être aidés?  À en juger par ce que Centraide paie en salaires, soit 8,4 millions de dollars, à répartir entre 95 employés dont deux directeurs qui gagnent de 160 000 à 200 000 dollars par an, probablement pas autant qu’il le faudrait.  (Source : Gouvernement du Canada)


Vous avez sans doute été sollicités dans un supermarché, au moment de passer à la caisse, afin de laisser une somme pour un organisme de charité.  Ce qui n’est pas apparent à première vue, c’est à qui profite réellement ce don.  Votre deux dollars va bel et bien à l’organisme qui doit le recevoir.  Mais au moment de faire son rapport d’impôt annuel, le supermarché va demander un crédit correspondant à l’argent ramassé tout au long de l’année.  Résultat, une ristourne appréciable pour le supermarché, laquelle ne passe pas dans les poches du consommateur. 


L’économie en impôts réalisée par le marchand privera le trésor public de sommes importantes, ce qui aura pour conséquences de priver le citoyen de certains services auxquels il aurait droit.   Et avec notre bon gouvernement libéral qui coupe avec une précision chirurgicale dans tout ce qu’il estime « gras », sauf évidemment lui-même!


Et que dire de la grande Guignolée des médias?  L’idée est louable, mais tellement teintée d’un « m’as-tu vu » grotesque, que les pauvres passent en second plan.  Il est vrai qu’entre une célébrité médiatique et un pauvre quelconque, le second ne pèse pas lourd dans la balance. 


De plus, pourquoi Noël, justement?  Est-ce parce que les paniers de Noël frappent l’imaginaire, avec une notion de merveilleux, de magique à bon marché pour la conscience?  Les pauvres ont faim pas seulement à Noël, mais toute l’année.  Pour vous en convaincre, faites le tour des banques alimentaires de votre quartier en mai, ou en octobre.  Et pourquoi pas aussi en juillet?


Il y a également quelques particuliers qui font l’effort louable de ramasser des denrées pour un panier de Noël…en gâchant le tout à imposer des critères farfelus d’admission aux familles (monoparentale, pas d’internet, pas de jeux vidéos même anciens, etc.).  Un peu plus, et on s’attend presque à ce qu’ils demandent que les enfants aient des vêtements troués et reprisés, dans la plus pure tradition « dickensienne »!  Dames patronnesses version 2.0?


C’est de cette façon qu’on voit à quel point nous avons perdu, en tant que collectivité, la notion de charité.  La vraie, celle qui vient du cœur, et non celle qui vient de l’égo.