Mario Landerman

Lundi 14 avril 2014

par Mario Landerman

Théâtre

Les liaisons dangereuses

Les Liaisons dangereuses : Une pièce délicieusement décadente


En ce moment, chez Duceppe, on présente le drame de mœurs Les Liaisons dangereuses.  Tirée du livre du même nom, de Pierre Choderlos de Laclos, l’ouvrage original nous permet de suivre, une correspondance où la mise en place d’une machination amoureuse touchera beaucoup plus que les victimes qui en feront les frais.


Une œuvre littéraire majeure du XVIIIe siècle, Les Liaisons dangereuses est considérée comme un chef-d'œuvre de la littérature française.  Il y a quelque chose de fascinant de voir agir les deux principaux antihéros, la marquise de Merteuil (Julie Le Breton) et le vicomte de Valmont (Éric Bruneau), un peu comme on peut l’être par un cobra.  Ils ont pour vaste terrain de jeu et de chasse la société pudibonde et privilégiée dans laquelle ils évoluent. Débauchés notoires, ils ne cessent de se raconter leurs exploits au travers des lettres qu’ils s’envoient.
Mais ils n’en sont pas pour autant à égalité. Le vicomte de Valmont en tant qu’homme peut se montrer un libertin flamboyant au vu et au su de la société.  La marquise n’a pas cette chance. Si elle rivalise avec son compétiteur sur le terrain des aventures d’alcôve, elle est toutefois contrainte à la dissimulation. Son statut social, matrimonial (veuve) et son sexe (femme dans un monde patriarcal) l’obligent à user de duplicité et de tromperie.


Si le vicomte fait également usage de ces armes, ce n’est que pour mieux séduire et perdre, en les déshonorant, les femmes qu’il a conquises. Ce qui ajoute à la facilité déconcertante avec laquelle il transgresse allègrement les préceptes moraux de son époque. 
Ce qui rend par comparaison le personnage de la marquise des plus fascinants.  Femme d’un siècle révolu, elle peut survivre et sévir à une époque plus moderne.  D’ailleurs, il y a de nombreux exemples de madame de Merteuil au petit pied dans notre société contemporaine.  De par sa déclaration de guerre aux hommes et sa conviction d’être « née pour venger [son] sexe », elle utilise toutes les ressources de son intelligence pour conserver son indépendance, ses amants et sa réputation. La seule et unique fois où elle fera un faux pas, ce sera pour déclarer la guerre à son rival, dont elle sortira meurtrie, pour ne pas dire détruite.


Autour d’eux gravitent les victimes, soit Cécile de Volanges (Kim Despatis), le chevalier Danceny (Philippe Thibault-Denis), et madame de Tourvel (Magalie Lépine-Blondeau), figure tragique offerte en pâture à l’amour et au rejet de Valmont.


Assistent, impuissants, en tant que témoins de ces liaisons dangereuses, madame de Volanges (Annick Bergeron) et madame de Rosemonde (Lénie Scoffié)

Les liaisons dangereuses


L’adaptation


Pour devenir une pièce de théâtre reconnue mondialement, il fallait un auteur de talent afin d’adapter le roman d’origine.  Christopher Hampton cumule un bagage impressionnant en tant qu’auteur, scénariste et réalisateur.  When Did You Last See My Mother?, sa première pièce traitant d’homosexualité juvénile, lui vaudra le titre de plus jeune auteur contemporain à être présenté au Comedy Theatre de Londres.  Suivront d’autres pièces aussi impressionnantes, mais également des livrets de comédies musicales, comme Sunset Boulevard d’Andrew Lloyd Webber et Dracula, The Musical.  Sa renommée internationale lui viendra cependant de la pièce dont il est question dans cette critique.  Le film de 1988 de Stephen Frears, avec Glenn Close, John Malkovich et Michelle Pfeiffer, fut réalisé à partir de l’adaptation de Christopher Hampton.


La mise en scène


Pour faire passer un agréable moment au spectateur, avec une pièce de cette renommée, il fallait pas moins d’un metteur en scène à l’avenant.  Serge Denoncourt signe ici une mise en scène somptueuse, léchée, digne de ses personnages.  Tout, le jeu des acteurs, le décor, les costumes, ont été pensés pour en mettre plein la vue, et suggérer une opulence, une décadence qui cadre merveilleusement avec l’époque choisie pour raconter l’histoire, soit l’année 1947.


Par quoi commencer?  Peut-être par l’amour du metteur en scène pour justement la fin des années 40.  Je regardais la pièce évoluer, et j’avais l’impression de me retrouver par moments au salon du 30 de la rue Montaigne, à Paris. 


Les costumes de François Barbeau revendiquent fièrement leur héritage Dior, dans la tradition du New Look, lequel est justement apparu en 1947.  De plus, il y a une réelle similitude avec les robes à paniers du XVIIIe siècle, là où se passe l’action du roman original.


On doit noter également que l’époque est également bien choisie en raison des mœurs du temps, où le catholicisme était de rigueur, et où le manquement aux bonnes mœurs était suffisant pour marquer au fer rouge une femme, de quelque statut social fût-elle.


Le décor, de toute beauté, et signé de Guillaume Lord, regorge de petits détails pour suggérer le statut social.  Pour les amateurs de la populaire émission Downtown Abbey, vous serez en terrain connu.  Et, n’est-ce-pas une réplique d’un œuf Fabergé qui trône sur une des tables?  Le plancher tournant reprend ici du service, ce qui permet d’apprécier d’un coup d’œil les différents endroits où se déroule la pièce.


Les acteurs

Les liaisons dangereuses


Mais j’ai gardé le meilleur pour maintenant.  En effet, la distribution de la pièce réussit à s’élever au-delà du décor et des costumes pour offrir des bijoux d’interprétation.  Julie Le Breton est délicieusement maléfique en marquise de Merteuil.  Les machinations qui tombent de sa bouche peinte donnent le frisson, tant la livraison est froide et calculatrice.  Valmont, que personnifie Éric Bruneau, va émoustiller bien des dames…et des messieurs.  Cruel et sans scrupules, certes, mais l’amour le rattrapera, par madame de Tourvel, au point qu’il en deviendra confus.  Sa bonne amie la marquise lui suggérera d’ailleurs un moyen de se déprendre.  Après tout, ce n’est pas sa faute!


Madame de Tourvel est jouée ici avec brio par Magalie Lépine-Blondeau, qui assume le rôle de la femme voulant rester chaste, mais de plus en plus attirée par Valmont.  Nous verrons la transformation lorsque finalement, elle abandonnera toute résistance aux avances de celui qui veut la perdre.


La nudité et les situations à caractère sexuel prennent une certaine place dans cette adaptation.  Ne voulant pas être en reste avec Éric Bruneau, Philippe Thibault-Denis, qui incarne le chevalier Danceny, va nous montrer son savoir-faire avec madame de Merteuil…et ce faisant, rendra certains spectateurs plus attentifs!  Il est le personnage qui possède le plus d’innocence dans sa façon d’agir, et il procurera ainsi de nombreux rires aux spectateurs.


Cécile Volanges (Kim Despatis), fera également rire par son innocence de prime abord.  Mais comment aurait-on pu avoir de victimes, si ces dernières ne bénéficiaient aucunement d’une certaine innocence, justement?


Lénie Scoffié incarne une madame de Rosemonde délicieuse, complètement à l’opposé de madame de Merteuil.  Vieille, mais non gâteuse, elle voit son neveu Valmont pour ce qu’il est, ce qui ne l’empêche pas de l’aimer malgré tout.  Elle prodiguera sa sagesse lorsque nécessaire, notamment à madame de Tourvel.


Madame de Volanges (Annick Bergeron), a un rôle pivot dans cette pièce.  C’est elle que Merteuil souhaite atteindre, au travers de sa fille.  Valmont voudra faire de même, lorsqu’il découvrira qui met madame de Tourvel en garde contre lui.  Malheureusement, elle sera un pion dans le jeu d’échecs de la diabolique marquise, qui lui fera faire quelques basses œuvres afin de mieux asseoir son emprise.


Pour compléter la distribution, on retrouve Kashia Malinowska dans le rôle d’Émilie, que Valmont utilise comme écritoire dans une scène assez amusante, si le but poursuivi n’était pas aussi sinistre.  Azolan, le valet de Valmont (Jean-Moïse Martin) complète la distribution avec un homme qui possède son franc-parler, lorsqu’il s’adresse à son maître.


Activités autour de la pièce


Comme pour beaucoup de pièces chez Duceppe, des activités gratuites auront également lieu durant la série de représentations.


Les Causeries réconfortantes le lait : Pour nouer une relation avec la pièce Les Liaisons dangereuses.  Avec Michel Dumont, Serge Denoncourt, Julie Le Breton, Éric Bruneau et Magalie Lépine-Blondeau, le 17 avril de 17h à 17h45.


Les midis Duceppe 101 : L’élaboration d’une saison de théâtre et la mécanique d’un lancement de saison.  Avec Michel Dumont, Jean-Sébastien Rousseau, relationniste de presse, Johanne Brunet, directrice des communications et Monique Brunelle, responsable des abonnements, le 7 mai de 12h15 à 13h


Toutes ces activités se déroulent à l’espace culturel Georges-Émile-Lapalme, devant l’entrée du Théâtre Jean-Duceppe.


Conclusion


Si vous connaissez le roman, ou les films, vous tomberez en amour avec cette pièce, et ce qu’en a fait Serge Denoncourt.  Ceci dit, même si vous ne connaissez pas l’univers des Liaisons dangereuses, voilà à coup sûr une superbe occasion de découvrir de quoi il en retourne.  Une pièce très contemporaine par son propos, elle sera toujours d’actualité au XXIIe siècle, car la nature humaine ne risque pas de changer de sitôt.  Quelle belle façon de terminer la saison 2013-2014 chez Duceppe!


 

 

Les Liaisons dangereuses
de Pierre Choderlos de Laclos
adaptation de Christopher Hampton
mise en scène de Serge Denoncourt

Distribution : Julie Le Breton, Éric Bruneau, Magalie Lépine-Blondeau, Annick Bergeron, Kim Despatis, Jean-Moïse Martin, Kashia Malinowska, Lénie Scoffié et Philippe Thibault-Denis

Costumes : François Barbeau
Décor : Guillaume Lord

Du 9 avril au 17 mai 2014
Supplémentaire le 15 mai à 20h
Le spectacle possède un entracte de 20 minutes
Pour en savoir plus : http://duceppe.com/piece/les-liaisons-dangereuses

Photos : François Brunelle
Vidéo : Courtoisie de Duceppe