24 juillet, 2006 par Royal du Perron


L’éloquence du non-dit

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L’action se déroule dans les coulisses de la Police judiciaire parisienne alors que Caroline Vaudieu, chef de division, interprétée par Nathalie Baye (Rive droite, Rive gauche), choisit comme acolyte Antoine Derouère joué par Jalil Lespert (Pas sur la bouche), dit Le petit lieutenant.

Le rôle de Vaudieu a valu à Nathalie Baye
le César de la meilleure actrice
.

Antoine est un jeune homme droit, intègre, sympa. Il est entré dans la police à cause des films qu’il a vus sur le sujet. Cela en dit un peu sur une jeunesse qui se cherche. L’action est vite dirigée sur Vaudieu, seule femme dans un monde d’homme, qui deviendra aussitôt one of the boys. À la fois forte et fragile dans sa réhabilitation d’alcoolique, elle a le sens du devoir et du travail consciencieux.

Xavier Beauvois : «Le tournage, pour
moi, c’est la récré.»

Après La Crime et autres Ripoux, on s’attendait à voir quelque côté peu reluisant de la police mais Beauvois dépeint un commissariat «humaniste» faisant valoir avec adresse les notions de droit et de respect.

Collé à la vie réelle, Beauvois choisit
des policiers pour représenter des policiers.

La vie se déroule assez calmement mais le meurtre d’un sans-abri survenu près de la Seine vient tout changer. Pas ou peu d’indices. Un désir de trouver le meurtrier. Un mince fil conduira les enquêteurs à l’assassin qui se vengera sur Le petit lieutenant venu seul l’interroger. Vaudieu rejoint le meurtrier à Nice, s’ensuit une chasse à l’homme mortelle. Cela pèse lourd sur les épaules de la commissaire. Bouleversée, le visage défait, elle se réfugiera la nuit sur la Promenade des Anglais pour une sérieuse remise en question.

Vaudieu (Nathalie Baye) fumera un joint
avec son protégé, le petit
lieutenant (Jalil Lespert).

Nathalie Baye est sensationnelle. Son jeu sans maquillage laisse apparaître sous, certains angles, de profondes rides. Rares les actrices capables de traduire parfaitement un déchirement intérieur en affichant un calme olympien ! Décidément, le César de la meilleure actrice obtenu pour ce rôle n’a pas été volé.

On s’attache vite au Petit lieutenant
que la caméra suit parfois
dans l’intimité.

Le film fait preuve de certaines manœuvres en apparence anodines mais combien salutaires. Si Beauvois (Prix Jean Vigo et Prix du Jury à Cannes pour N’oublie pas que tu vas mourir, 1995), dépeint si bien la vie des flics au poste de police, c’est qu’il est allé vivre avec eux pendant des mois. Et il amène le spectateur presque chez les potes.

Pas toujours facile d’être flic.

Certaines scènes sont d’un réalisme saisissant. Plutôt que d’engager des centaines de figurants pour la parade policière, le réalisateur choisit d’incorporer deux acteurs à de vrais policiers assurant ainsi l’aspect réel de la scène. Même chose pour les séquences du baptême aux rites orthodoxes, filmées dans une vraie cérémonie en présence de quelques personnages.

L’école de police avec de vrais
finissants en techniques policières.

Qui plus est, pour jouer un clochard, le réalisateur choisit un véritable itinérant qui peut démontrer dans un seul regard des décennies de misères, ce qu’un comédien ne saurait rendre. L’interprète russe du commissariat est un vrai interprète russe, simplement mis en confiance. Un peu dommage pour les acteurs qui perdent là un boulot additionnel mais le génie de Beauvois, c’est de peindre la vie… à partir de la vie. Et de savoir qu’une image vaut mille mots, inutile parfois d’en ajouter un seul.

Xavier Beauvois s’est réservé le rôle
du policier réactionnaire.

Un film profondément humain où le non-dit est éloquent, avec des acteurs criants de vérité. On est loin d’Hollywood dans ce long métrage français sans musique, sans cascades et sans tape l’œil. Mais on est près de l’homme, le vrai, celui qui bosse, même dans la police, avec cœur et âme.

Le petit lieutenant : un film pudique sur des policiers Grandeur nature. Un exploit chez les flics dont la réputation «humaniste» reste à parfaire des deux côtés de l’Atlantique.

Le petit lieutenant de Xavier Beauvois, film français, 1h50
Sortie le 28 juillet 2006

Photos: Métropole Films