Royal du Perron
Vendredi, 27 novembre 2009
par Royal du Perron
 

Couverture

À force de vivre : la vie comme un long poème

 

Le cinéaste, auteur, scénariste, dialoguiste Claude Fournier se raconte dans une autobiographie, À force de vivre, une brique de quelque 700 pages. C’est écrit à la manière d’un roman, avec de longues et belles descriptions. Claude Fournier a mis des années à écrire ses mémoires qui s’échelonnent sur 60 ans d’histoire du cinéma québécois. En fait depuis les balbutiements de l’Office national du film où il a débuté. L’auteur est le jumeau de Guy Fournier, un auteur qui lui ressemble physiquement et dont l’œuvre est assez semblable.

Né sous une bonne étoile à Waterloo dans les Cantons de l’Est, Claude Fournier a d’abord débuté sa vie professionnelle comme journaliste au quotidien La Tribune de Sherbrooke.  Il avait comme patron, un gros bourru, bohème et poète, qui criait tout le temps, un rebelle à barbe blanche, ayant une forte propension à l’alcool et au tabac.  Et qui tenait sa famille dans la misère car la taverne grugeait son temps et son argent. Cet homme, c’était le poète Alfred Desrochers dont la fille Clémence a fait carrière au Québec comme fantaisiste. Le journaliste n’est pas resté longtemps dans cette ville de province.  C’était un bon vivant, un homme à femmes, un séducteur qui avait une prédilection pour les actrices, les Monique Joly, Annie Girardot, Monique Lepage... ont notamment été de celles-là.


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Claude Fournier avec Claire Pimparé élue Miss Cinéma

Après que Denis Héroux eût dénudé Danielle Ouimet dans Valérie (1969), voilà que Claude Fournier s’amuse à présenter deux femmes de banlieue, qui, le jour aiment bien se distraire en bonne compagnie.  Deux femmes en or (1970) mettait en vedette Monique Mercure, Louise Turcot et Yvon Deschamps. Le film a connu un immense succès et, en son genre, est devenu un classique du cinéma québécois.

Ce qui frappe dans cette biographie, cette longue confidence, c’est cet insatiable appétit de vivre.  Grand tombeur dans son jeune âge, le cinéaste était toujours à la recherche de quelques conquêtes amoureuses. Sa démarche entêtée d’avoir une aventure d’un soir aux Bahamas relève de l’épopée. Dans ses mémoires, Fournier se décrit comme un coureur de jupons impénitent,  un être qui n’en n’a jamais assez.  Mais c’était dans une prime jeunesse, avant qu’il ne rencontre sa conjointe et productrice, Marie-José Raymond.


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Marie-José Raymond, Yvon Deschamps et Claude Fournier

S’il n’a pas toujours été choyé par la critique, des pseudo-intellos, Claude Fournier a tenu bon contre vents et marées. Et il a produit beaucoup. Son talent et ses contacts l’ont amené à tourner à New York, Paris, Barcelone, Venise, Tanger, Hollywood, New Delhi.

Bonheur d’occasion, long métrage et télésérie (1983-84), de Fournier, d’après le roman de Gabrielle Roy, offre des images belles et pures du quotidien ouvrier de St-Henri, jumelées à celles de la bourgeoisie de Westmount  «en haut de la côte», présentant la résilience et l’espoir d’une vie meilleure.  Curieusement, l’auteure Gabrielle Roy n’avait d’abord pas cru au talent dramatique de Michel Forget(pourtant criant de vérité). C’était aussi l’occasion de découvrir la belle et talentueuse Mireille Deyglun et de revoir Marilyn Lightstone dont l’origine juive a occasionné de stupides questionnements heureusement résolus. D’ailleurs, le talent de l’actrice lui valut pour ce film le Prix d’interprétation au Festival du film de Moscou. Cette œuvre est une fierté du cinéma québécois.

Les Tisserands du pouvoir furent tournés en Amérique mais aussi en France, au magnifique château de Vert Bois, une merveille appartenant à la famille Prouvost depuis plusieurs générations. Ce long métrage de 240 min. et la série télévisuelle de six heures (1987)  présentent une fresque du Québec de l’exil vers la Nouvelle-Angleterre il y a plus d’un siècle.  De valeureux colons qui crèvent de faim et qui émigrent pour vivre l’exploitation comme ouvriers dans des usines de textile.  Une saga qui s’échelonne sur un siècle, une histoire bouleversante, un œuvre majeure.  Des cadrages parfaits, un choix d’acteurs remarquables avec notamment  Aurélien Recoing, Madeleine Robinson et Charlotte Laurier. Dans son livre, le cinéaste explique avec un humour fin les difficultés rencontrées lors de ce long tournage, repérage, choix des acteurs... mais aussi l’aide inestimable reçue de sa conjointe et productrice pour ce film.  Fournier a aussi tourné d’autres séries dont Juliette Pomerleau (1998), d’après le roman d’Yves Beauchemin, une mini-série de dix heures appréciée des téléspectateurs.


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Claude Jutra (ici avec Louise Turcot)
était tombé amoureux de Claude Fournier


Bon vivant, épicurien et gastronome, Claude Fournier est un homme cultivé. Un être qui ne se refuse rien. Il a aussi eu la chance de goûter à des amours viriles : une amitié particulière avec le comédien Jean St-Denis, puis une liaison amoureuse avec le grand cinéaste Claude Jutra, celui-là même qui donna son nom au trophée remis annuellement aux artistes et artisans du cinéma québécois lors d’un gala télévisé à Radio-Canada.


La souvenaineté, stoppée par une illustre fédéraliste


L’autobiographe raconte aussi un souper mémorable qu’il a organisé avec son épouse Marie-Josée Raymond, chez eux, avec deux autres couples célèbres mais plutôt antagoniste, le souverainiste Lucien Bouchard et sa conjointe Audrey Best ainsi que le fédéraliste Robert Bourassa et son épouse Andrée Simard. Un long dîner bien arrosé au terme duquel  Raymond talonne Bourassa en invoquant l’échec de Meech en juin 1990. On se souvient tous du fort mouvement nationaliste lors du défilé de la St-Jean. Pourquoi n’a-t-il pas profité du consensus québécois pour réaliser l’indépendance du Québec? Devant le silence de Bourassa, son épouse le foudroya du regard en lui disant :  «Tu sais bien, Robert, que je ne t’aurais pas laissé faire.»  Une semonce péremptoire, évalue Fournier. On le sait, Andrée Simard est la fille d’Édouard Simard, qui avec ses frères Jos et Ludger, a établi sa colossale fortune quand Marines Industries de Sorel bénéficia de multiples contrats du fédéral pour la fabrication d’armements lors de la deuxième guerre mondiale.   Cette anecdote, haut fait historique, est rendue publique par Fournier, 19 ans plus tard.  À la parution du livre, on aurait cru lire de gros titres avec cette nouvelle. Évidemment, le quotidien fédéraliste La Presse n’a pas voulu étaler ce fait d’intérêt pourtant public mais Le Devoir ? Le Journal de Montréal ?


Le livre, formidablement bien écrit et qui se lit comme un long poème, contient une telle mine de renseignements et de propos inédits que je voudrai le relire. Les longues descriptions de l’auteur sur une personne, une situation ou une atmosphère font souvent référence à des œuvres de peintres réputés. Il aurait été fort utile, par ailleurs, qu’on y ajoutât un index des noms propres (ils sont nécessairement très nombreux) pour références futures.


Claude Fournier est aussi romancier. Il a notamment publié un essai : Lévesque, Portrait d’un homme seul (Éditions de l’Homme).  Il dirige le projet Éléphant, mémoire du cinéma québécois pour Québecor Inc.

 


À force de vivre, de Claude Fournier, Libre Expression, 2009, 688 p.


Photos : Roland de Québec

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