Sébastien Dion
Vendredi, 17 avril 2009
par Royal du Perron

Couverture

Le maître du jeu : les dés sont jetés


Comme biographe, Georges-Hébert Germain a écrit notamment sur Guy Lafleur (1982), Céline (1997) et Thérèse Dion (2006) et sur d’autres personnalités.  En tout, près de 20 livres.  Le voici qui raconte la vie tumultueuse et fascinante de René Angelil.

Georges Hébert-Germain


Le livre est intéressant à maints égards. Germain dévoile la passion dévorante qu’entretient le manager pour le jeu.  Mais dans le cœur et l’esprit de René Angelil, son plus beau coup demeure la réussite vertigineuse de son artiste, Céline Dion. On y apprend que René le manager, tel un ogre, n’en avait jamais assez. Il a monté un à un les échelons menant sa chanteuse au sommet de la gloire. Céline ne pouvait pas seulement être aimée et adulée de son public mais de tous les publics. Il voulait qu’elle excelle dans tous les genres musicaux. C’était placer la barre bien haute. Mais l’exploit ne s’arrête pas là.  Il réside aussi dans la capacité du célèbre couple de rester «les pieds sur terre» malgré les énormes succès, le prestige, la gloire, l’adulation et l’immense richesse.


Une volonté de fer


René est exigeant; Céline, en cours de carrière, a réalisé des prouesses indescriptibles. Il a su bien l’entourer, il a sans cesse travaillé à élargir ses horizons, de ville en ville, de pays en pays, jusqu’à la conquête de la planète entière. Un exploit que tous admirent sauf certains Québécois jaloux du succès de leurs compatriotes, ce qui désole beaucoup le manager. Et le dénigrement gratuit, René Angelil, avec l’altruisme qu’on lui connait, ne peut le supporter. Quand la coupe déborde, il dit tout haut ce qu’il pense, serait-ce un président de multinationale ou un dirigeant de Radio-Canada.  On l’a vu à suite du dernier Bye Bye qui laissa à plusieurs un goût amer.


René, c’est aussi un manager qui exige la foi.  La foi en lui, en sa parole, en son artiste. Des gens de l’industrie ont payé cher le manque de foi en Céline : le manager ne fait pas de ressentiment  mais il a de la mémoire.  Dans Le maître du jeu, l’auteur rapporte que certains contrats de spectacles en Europe ont été conclus sur une simple poignée de mains.


Petit bémol


Georges-Hébert Germain raconte cette ascension vers le sommet avec l’aisance d’un romancier. Cependant, quand il décrit le déroulement du Prix Eurovision que Céline Dion a remporté à Dublin le 30 avril 1988, il écrit erronément :


« Alors qu’on n’attendait plus que les votes du Luxembourg, Fitzgerald avait déjà récolté 136 points, 11 de plus que la Suisse représentée par Céline.  René était effondré. Chaque pays accordait un score aux candidats de son choix (de 1 à 8 puis 10 et 12 à ceux qu’ils jugeaient les meilleurs). S’il fallait que l’Anglais ne récolte qu’un seul point, son candidat serait à égalité avec Céline, même si celle-ci recevait 12 points. Quand le Luxembourg a commencé sa distribution, René voyait les responsables du spectacle télévisuel expliquer au candidat de l’Angleterre comment entrer en scène pour y recevoir son trophée, et où se tiendrait par la suite la conférence de presse.  Tout le monde semblait sûr de sa victoire; des dizaines de journalistes l’entouraient braquant déjà sur lui leurs caméras... Quand le Luxembourg a donné son 10, René Angelil qui compte plus vite que son ombre, s’est levé d’un bond.  Il savait que Céline venait de gagner.  Il était sûr et certain que Céline récolterait le plus haut score, parce que personne ne pouvait ignorer qu’elle avait remarquablement bien chanté. Effectivement, quelques secondes plus tard, le Luxembourg annonçait 12 points pour la Suisse, lui donnant un point d’avance sur l’Angleterre.»
Ne devons-nous pas à la vérité de dire les choses comme elles se sont passées ? 

  1. non seulement le  Luxembourg n’a pas été le dernier à voter mais il ne lui a accordé qu’un seul point et non 12;
  2. au moment du vote final, Céline talonnait son concurrent par 6 points et non 11;
  3.  «Personne ne pouvait ignorer qu’elle avait remarquablement bien chanté.»  L’auteur ne semble pas se souvenir que ce soir-là, certains pays n’ont accordé aucun point à Céline. 

L’émission, présentée depuis le prestigieux Simmonscourt de la Royal Dublin Society, et animée par Pat Kenny et Michelle Rocca a été diffusée en direct sur tout le continent européen et dans certains pays limitrophes comme la Turquie et Israël (qui participaient au concours) mais elle ne fut pas diffusée en Amérique.


Personnellement, je trouve que Céline a bien interprété la chanson de Nella Martinetti (que Germain nomme Martinelli) et Attila Şereftuğ mais elle l’a beaucoup mieux rendue à la reprise durant le générique. 


De retour au pays, Radio-Canada a aussitôt organisé un spécial Beaux Dimanches animé par Jacques Boulanger. Ce dernier a reçu en studio la grande gagnante accompagnée de son manager. René a alors expliqué en détails (tableaux à l’appui) le déroulement de la soirée.  Jusqu’à la toute dernière seconde, un vrai grand suspens, un stress considérable pour les participants. D’ailleurs, Pat Kenny s’est amusé à dire qu’ils avaient engagé Agatha Christie pour écrire le scénario ce soir-là.   En gagnant, Céline a fondu en larmes et munie d’une poudrette, Michelle Rocca s’est transformée en maquilleuse séchant les abondantes pleurs de la gagnante en direct devant ½ milliard de téléspectateurs. Toute une émission.


Alors que la Suisse avait 131 points et le Royaume-Uni 136, la Yougoslavie qui était la dernière à donner son vote a accordé 6 points à la Suisse et aucun au Royaume-Uni.  Céline Dion cumulait donc 137 points et remportait le Prix Eurovision par un point sur le Britannique Scott Fitzgerald.


Voici la chronologie du vote par pays suivi du score que chacun a donné aux deux grands finalistes :

Chronologie du vote par pays, Eurovision 1988
Pays Céline Dion Scott Fitzgerald
Icelande
7
1
Suède
12
5
Finlande
5
10
Royaume-Uni
10
-----
Turquie
10
12
Espagne
8
10
Pays-Bas
10
0
Israël
4
10
Suisse
-----
5
Irlande
10
7
Allemagne
12
10
Autriche
0
10
Danemark
0
10
Grèce
10
6
Norvège
8
5
Belgique
4
12
Luxembourg
1
8
Italie
7
12
France
1
0
Portugal
12
3
Yougoslavie
6
0
Total
137
136

On comprendra que chaque pays ne pouvait voter pour son propre candidat

C’est curieux mais l’auteur a fait le même genre d’erreurs dans sa biographie de Céline (p. 318)  quant au score à l’Eurovision 1988 alors qu’il écrivait :


«C’était compter sans le Portugal et la Yougoslavie qui, derniers à voter, donnèrent chacun neuf points à Céline... et deux seulement à Fitzgerald.»  


Mais que ces petites erreurs factuelles ne vous prive pas de lire le fascinant parcours, la formidable démesure et les gigantesques accomplissements de l’un de nos plus illustres compatriotes.


Le maitre du jeu, Georges-Hébert Germain, Libre Expression 2009, 536 p.


Pour en savoir plus : http://www.edlibreexpression.com/ficheProduit.aspx?codeprod=336295

Photo : Mario Landerman

 

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