Mercredi, 25 juin 2008
par Roland de Québec

Son Excellence la Très Honorable Michaëlle Jean :

une sœur pour les Autochtones


MM. Raymond Picard et Marcel Godbout,
respectivement directeur général et président de l'Office de Tourisme Wendake,
Madame la conjointe du Chef Huron-Wendat,
Son Excellence la Gouverneure Générale du Canada, la Très Honorable Michaëlle Jean
et le Chef, M. Max Gros-Louis. 

Extrait du discours de Son Excellence, la Très Honorable Michaëlle Jean, à l’occasion de la Conférence de l’Association des femmes autochtones du Québec, prononcé le 21 juin 2008. (Les sous-titres sont de nous.)

« Si vous m’avez invitée aujourd’hui à participer à cette conférence, voire à lancer la discussion, c’est que vous reconnaissez en moi une sœur, et ça me touche profondément.

En fait, nos origines et nos destinées sur cette terre d’Amérique se rejoignent et sont beaucoup plus liées qu’il n’y paraît. Avant l’arrivée des Européens et des esclaves venus d’Afrique, on comptait une population d’environ un million d’habitants autochtones sur l’île d’Haïti où je suis née. Ils étaient Taïnos, Arawaks et Caraïbes.

Ce sont nos premières nations à nous, sur l’île d’Haïti, Boyo, Keskeya, qui, en langue arawak, signifie « terre montagneuse ». Les Taïnos, les Arawaks, en particulier, étaient reconnus pour être des gens hospitaliers, ouverts, chaleureux. C’est d’ailleurs ce qui a permis aux Espagnols de conquérir l’île si facilement.

Les autochtones vivaient en monarchie

Ce peuple avait une reine, Anacaona. Une femme que l’on disait d’une grande intelligence, une poétesse, une « samba », dont on célébrait aussi la beauté.

Anacaona et son peuple ont ouvert leurs bras, et leur cœur, et leurs esprits, et leurs terres, et leurs ressources, aux Espagnols, les premiers Européens à être arrivés sur l’île à bord de trois bateaux — la Pinta, la Niña et la Santa Maria — sous la gouverne de Christophe Colomb, le 5 décembre 1492.

Anacaona fut pendue et brûlée sur la croix et son peuple, réduit à l’esclavage et massacré. Pour le peuple haïtien, la reine Anacaona, les Taïnos, les Arawaks et les Caraïbes, ce sont des héros dans le panthéon de l’histoire.

C’est ce qui m’a permis de m’enraciner ici. Quand j’entends vos tambours, vos chants, vos légendes et vos langues, je m’y reconnais. Mes racines s’enfoncent encore davantage, et sont aussi comme des rhizomes qui s’étendraient jusqu’au Nord.

Lorsque les Européens sont arrivés ici, ils ont vu dans les Amériques un nouveau monde. Du coup, on a fait table rase d’un monde pourtant bien réel qui a été le berceau de vieilles civilisations.

Parmi mes ancêtres, il y a aussi ceux venus d’Afrique, qui ont été transportés de force de ce côté-ci de l’Atlantique pour y être réduits à l’état d’esclavage. Dans l’enfer des plantations, ils ont rencontré les Autochtones, eux aussi réduits à l’esclavage sur leurs propres terres. Dépossédés, l’un comme l’autre, par le même outrage, de leur mémoire, de leurs langues, de leurs cultures, voire de leurs noms.

Une alliance historique

De là est née une alliance historique.  Ces civilisations se sont rencontrées dans le malheur et se sont reconnues dans le désir absolu de reconquérir leur liberté. Au bout de 350 ans de traite, d’avilissement, de résistance quotidienne à l’infamie, les esclaves des plantations ont eu gain de cause et ont repris possession de la colonie.

Leur premier geste a été de redonner à la terre son nom d’origine, Haïti. Et ce geste, ils l’ont posé pour l’humanité tout entière, au nom de valeurs fondamentales qui triomphaient ailleurs dans le monde et qui ont incité d’autres sans-voix à se rebeller. Quelles sont ces valeurs? L’égalité. La fraternité. La liberté. L’histoire du Canada compte aussi, hélas, de ces chapitres sombres, pour ne pas dire douloureux.

Nous sommes en train de reconnaître l’une de nos parts d’ombre, de faire la lumière sur le chapitre des pensionnats autochtones, qui s’est échelonné sur presque un siècle.

J’ai toujours été émue par l’esprit de résistance des peuples, et en particulier des peuples autochtones. Notamment cette résilience que vous avez, vous, femmes des Premières nations, femmes métisses, femmes inuites.

J’apprends tellement de vous. De vous, gardiennes d’un savoir ancestral. De vous, guérisseuses du corps et de l’âme. De vous, femmes leaders, cheffes de bande, militantes. De vous jeunes et aînées. De vous toutes qui assumez pleinement votre destin et votre propre parole.

Le pouvoir aux femmes


Le photographe Roland de Québec s'est entretenu avec la très élégante gouverneure générale

Je l’ai toujours dit et je ne crains pas de le répéter : donnez du pouvoir aux femmes et vous verrez reculer la pauvreté, l’analphabétisme, l’exclusion, la maladie et la violence. Par nous, les femmes, passent la vie, l’avenir de l’humanité, l’espoir d’un monde meilleur. Dans les situations les plus extrêmes, et tout au cours de l’histoire, nous avons continué de penser, de dire, d’agir et de nous battre.

Aux côtés des hommes et avec des hommes à nos côtés. Il est bon que le 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec soit aussi une occasion de faire ensemble ce travail de mémoire.

Interroger l’histoire, c’est reconnaître ses moments de ruptures rebelles face aux continuités dociles. C’en en mesurer la portée et les errances. Je vois dans cette volonté de confronter le passé et le présent la possibilité d’élargir nos points de vue, d’agir sur les mentalités et d’améliorer sans cesse et toujours le sort de l’humanité.»

Photos : Roland de Québec, Jean-Louis Régis