Mario Landerman
Mardi, 6 avril 2010
par Mario Landerman
 

Belles-Soeurs

Belles-soeurs : le chant sublime de la classe ouvrière

 

28 août 1968.  Rue St-Denis, un jeune auteur du nom de Michel Tremblay révolutionnait le théâtre québécois ce même soir.  Sa pièce Les Belles-soeurs, présentée en première au Théâtre du Rideau Vert, allait susciter de vives réactions.


Avant Tremblay, jamais on n’avait vu ce genre de théâtre.  Des personnages parlant joual, des situations de la classe ouvrière, présentées par des femmes issues de ce même milieu. Bien sûr, d’autres dramaturges tels Gratien Gélinas ou Marcel Dubé ont aussi dépeint les petites et grandes misères des gens ordinaires avant Tremblay, mais sans approcher au sublime des Belles-Soeurs.  Dans les jours et les semaines qui suivirent, une grande partie de l’intelligentsia québécoise a dénoncé de façon véhémente ce parler joual qui, selon elle, n’avait pas sa place au théâtre.


Pourtant, parmi tout l’océan de la controverse d’alors, un point y est demeuré noyé : celui de la nature humaine. Tremblay ne fait pas juste parler ses personnages, il leur donne une nature propre, bonne ou mauvaise.  Et dans Belles-soeurs, le tableau peint par toutes ces femmes n’est pas flatteur, loin de là. Que ce soit la jalousie, la manipulation, la brutalité, l’appât du gain ou encore l’ostracisme envers ceux qui choisissent de vivre leur vie autrement.


Malgré la vieille garde théâtrale, qui aurait bien voulu reléguer Michel Tremblay aux oubliettes, ce dernier s’est affirmé comme un auteur à part entière du paysage théâtral québécois.  Le public, se reconnaissant dans ses créations, a parlé et lui a donné l’immense succès qui lui revenait de droit.  Et sa création fétiche entame un tournant marquant en 2010.


1er avril 2010. Rue St-Denis, un auteur mature du nom de Michel Tremblay s’apprête à voir encore une fois Belles-Soeurs révolutionner le paysage théâtral québécois, cette fois-ci, au Théâtre d’Aujourd’hui.


Les réactions?  Je vais plutôt laisser parler les gens. 

 


Cette fois-ci, pas de controverse à saveur, religieuse, politique ou sociale pour venir gâcher le tableau.  L’association de Michel Tremblay avec le signataire du livret, des chansons et de la mise en scène René-Richard Cyr ainsi que du compositeur Daniel Bélanger en est une comme il arrive rarement dans le monde du spectacle. 


La révolution?  Voir la pièce chantée, aussi bien que jouée!


Pour René-Richard Cyr, metteur en scène de nombreuses pièces de Tremblay, tout commence par le soir du dimanche 7 mars 1971, où on présente le téléthéâtre En pièces détachées du même auteur.  Pour Cyr, c’est le coup de foudre avec cette forme d’art, où il sera autant à l’aise sur scène qu’en coulisses.


Quant à Daniel Bélanger, il apportera en dot son savoir-faire musical dans ce mariage de trois grands noms du monde culturel québécois.

 


Pour concrétiser ce projet, 15 actrices donneront vie aux personnages de Tremblay.  De Marie-Thérèse Fortin, qui incarne Germaine Lauzon, jusqu’à Janine Sutto, la seule actrice originale de la pièce de 1968, passant de Lisette de Courval à Olivine Dubuc, âge oblige.  Mais la doyenne de la distribution trouve le moyen de nous faire rigoler ferme, avec ce qu’elle appelle un “rôle de composition”.
Les autres actrices, qui selon René-Richard Cyr sont toutes des «premiers choix», sont à la hauteur de l’immense commande qui leur est donnée.  Pas seulement de reprendre des rôles rendus inoubliables, mais aussi de chanter la plupart des monologues de la pièce.

 


Et c’est surtout là qu’était le piège, que tous et toutes ont su habilement éviter.  Ce que faisant, on a donné un second souffle à la pièce originale.  L’idée est géniale, et magistralement exécutée.  La plupart des chansons sont entraînantes, et fait espérer la sortie d’une bande sonore éventuelle.


La mise en scène, très ingénieuse, sait utiliser la grande capacité de rangement offertes par les armoires de la cuisine de Germaine Lauzon, tirée tout droit d’un de ces catalogues Gold Star des années 60.  Le décor imaginé par Jean Bard se prête à maintes sauces.  Tantôt église, tantôt club, le plus souvent cuisine.  Une seule ombre au tableau : nulle trace des confitures de Marie-Thérèse Fortin dans ces armoires.  Dommage, car il paraît qu’elles sont excellentes...


Les costumes  respectent également l’esprit des années 60, avec des créations originales de Mérédith Caron, assorties des perruques de Rachel Tremblay.


Personnellement, je voudrai revoir cette pièce car je me suis senti privilégié, quelque 40 ans après la création de la pièce originale, de la voir réinventée devant mes yeux.


Merci à Michel Tremblay de l’avoir créée, mais aussi à René-Richard Cyr et Daniel Bélanger de l’avoir amenée à cette évolution si bien orchestrée. Mais aussi, merci à toutes ces actrices chevronnées, des plus célèbres aux moins connues, de faire revivre  Belles-soeurs pour une nouvelle génération. Et aussi pour le souvenir de ceux (encore nombreux) qui ont vue l’originale. Je le répète, je me sens privilégié.

 


Je vous recommande cette pièce, mais j’émets une mise en garde.  Armez-vous, car la lutte sera féroce pour les billets qui restent.


Jusqu’au 1er mai 2010 au Théâtre d’Aujourd’hui, puis du 25 juin au 4 septembre 2010, au Centre culturel de Joliette.


Belles-soeurs, de Michel Tremblay.  Mise en scène de René-Richard Cyr, musique de Daniel Bélanger.  Avec Marie-Thérèse Fortin, Guylaine Tremblay, Maude Guérin, Sylvie Ferlatte, Kathleen Fortin, Michelle Labonté, Suzanne Lemoine, Hélène Major, Christiane Proulx, Dominique Quesnel, Monique Richard, Édith Arvisais, Marie-Evelyne Baribeau, Maude Laperrière et Janine Sutto

 

Pour en savoir plus : http://www.theatredaujourdhui.qc.ca/bellessoeurs

 

Vidéos : Mario Landerman

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