Daphné Bathalon
Mardi, 26 janvier 2010
par Daphné Bathalon
 

Le bourgeois gentilhomme

Le Bourgeois gentilhomme : Grand décor, petit Molière

 

Le Bourgeois gentilhomme présenté ces jours-ci au TNM par Benoît Brière ne manque pas de faste. Au TNM, on s’y connait en scénographie grandiose. En effet, chaque visite dans ce théâtre nous fait découvrir un décor plus grand que nature. Cette fois-ci, le scénographe Jean Bard offre au regard du public l’intérieur d’une somptueuse demeure bourgeoise où absolument tout est clinquant, des lustres aux escaliers qui partent de chaque côté de la scène et se rejoignent au centre. Dès le lever du rideau, nous sommes éblouis par les décors et par les coloris des costumes.

Malheureusement, l’éblouissement visuel ne suffit pas à nous faire apprécier le spectacle : tout comme monsieur Jourdain tente de paraître ce qu’il n’est pas en singeant ce qu’il voudrait être, Le bourgeois gentilhomme de Brière se contente d’en mettre plein les yeux sans réellement s’attaquer à la critique sociale qu’un Molière, au sommet de son art, faisait de son époque.

Sous la couche de bouffonnerie, le texte de Molière ne parvient pas à se faire valoir. L’auteur faisait certes le cabotin lorsqu’il jouait dans ses spectacles, et ses pièces en elles-mêmes se prêtent facilement au jeu de jambes et autres cabotinages issus de la commedia dell’arte, mais ses mots étaient également des flèches destinées à critiquer tout en faisant rire. Or, les comédiens de cette nouvelle production sont si bien occupés à cabotiner que le texte passe au second-plan. Entre certaines répliques lancées trop rapidement pour être entendues et d’autres qui se perdent dans le brouhaha ambiant, on sent que la troupe n’a pas encore trouvé le bon rythme.

Néanmoins, les comédiens ne sont pas entièrement responsables de l’absence d’échanges entre la salle et la scène. Ils se débrouillent relativement bien pour déclencher les rires du public. La faute incombe plutôt au metteur en scène qui n’a pas su leur imposer une ligne directrice claire, à même de faire surgir l’aspect comique du texte. Notons toutefois le beau travail de Guy Jodoin qui, malgré quelques dérapages parfois trop « boulevard », parvient à rendre son bourgeois aussi naïf qu’attachant. À ses côtés, Nathalie Malette, en servante, joue parfaitement juste et dans le registre comique idéal. Comme toujours, le TNM a su rassembler de grands comédiens d’ici, mais cette fois, on n’a malheureusement pas su les diriger.

Avant de se lancer dans un projet, le metteur en scène doit s’interroger : pourquoi remonter Molière aujourd’hui, pourquoi remonter précisément Le bourgeois gentilhomme et de quelle manière le remettre en scène? Dans son mot du metteur en scène, Benoît Brière souligne avec raison la pertinence de monter cette pièce en 2010 : « [Elle] m’est apparue très moderne, compte tenu que l’arrivisme, son thème central, est un phénomène fort présent aujourd’hui ». Cette pièce dénonce donc un trait de caractère foncièrement humain : l’envie de bien paraître et l’envie d’être accepté dans un groupe reconnu. Cela a été de toute époque et de toute société. Cependant, Brière aurait dû faire davantage confiance à ses spectateurs et les laisser comprendre par eux-mêmes ce que la pièce dénonce de notre société ou, au contraire, il aurait dû jouer à fond la carte de l’actualisation. Au lieu de quoi, sa mise en scène demeure à cheval entre la mise en scène fidèle et d’époque et le monde moderne, multipliant les clins d’œil à travers les gestes des comédiens (par exemple un duel digne d’un western spaghetti ou un court passage à la danse contemporaine).

Le Bourgeois gentilhomme

Lors du ballet turc marquant l’élévation de monsieur Jourdain au  rang de mamamouchi (une dignité turque), les très beaux costumes coupent le souffle. La scène s’embrase à l’entrée des comédiens masqués qui investissent totalement le décor, y compris l’escalier double. Dommage qu’en dehors de ce tableau, les escaliers et le palier demeurent un espace de jeu inexploité. Chorégraphie dynamique, musique rythmée, un Jourdain ahuri, ravi, hilarant : la moitié de la salle se réveille, sourit et la chimie du théâtre opère, mais c’est trop peu, trop tard, nous en sommes déjà au dernier quart de la représentation. Molière aussi épatait la cour par des ballets magnifiques, peut-être est-ce pour cela que cette scène était aussi réussie : on retrouvait enfin le pétillant esprit du grand auteur français.

Avec tant de flamboyance dans les costumes et les décors, on aurait aimé goûter à une mise en scène aussi splendide. Il manquait hélas une intention claire du metteur en scène pour lier tous les bons éléments de ce Bourgeois gentilhomme.

 

Le bourgeois gentilhomme, de Molière, mise en scène de Benoît Brière, avec, entre autres, Gary Boudreault, Guy Jodoin, Sylvie Léonard, Nathalie Mallette, Denis Mercier, Monique Spaziani et Alain Zouvi.

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 6 février.

 

Pour en savoir plus : http://tnm.qc.ca/saison-2009-2010/Le-Bourgeois-gentilhomme/Le-Bourgeois-gentilhomme.html

 

Photos : Yves Renaud
Vidéo : Mario Landerman

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