Sébastien Dion
Lundi, 27 octobre 2008
par Daphné Bathalon

Eddy fils de pute 01

Eddy, F. de pute : Figures tragiques

 

Bien que totalement factice, la scène paraît presque bucolique : une maison, un tapis de gazon synthétique, des arbres en pot et des comédiens assis sur le sol. Ils regardent les spectateurs entrer et contourner les cordes qui les forcent à marcher dans l’espace de jeu, pour gagner leur place. Pourtant, venu assister à une pièce crûment intitulée Eddy F. de pute, personne ne se laisse tromper par ce tableau.

 

Eddy et sa sœur Lili vivent avec leur père à la campagne. On leur a toujours raconté que leur mère était morte dans un incendie, quinze ans plus tôt. Mais l’angoissé Eddy se torture en questions sans réponse. Un jour, il en a assez, quitte la maison et prend la direction de la ville. Le père et la sœur l’y suivent, tous trois s’embourbant dans une succession d’évènements tragiques, un nœud qu’on n’arrive pas à défaire.

 

Loin du décor trash et des nombreux accessoires de la première mise en scène (présentée à UQAM en 2007), les Créations UNThéâtre ont cette fois opté pour la suggestion plutôt que pour la profusion d’éléments scéniques. La pièce gagne en clarté car les mécanismes théâtraux, que le metteur en scène Fabien Fauteux veut montrer, sont bien plus visibles. Les dédoublements, procédé par lequel un personnage est incarné par plusieurs interprètes, deviennent plus fluides tandis que la scène, moins encombrée, permet aux comédiens d’occuper l’espace par leur seul jeu. Mais ce nouveau réalisme entraîne également le spectateur sur une dangereuse pente d’interrogations : en effet pourquoi un décor réaliste quand les choix de mise en scène poussent vers l’abstraction la plus complète?

 

Intéressante, néanmoins, cette multiplication des personnages. Dès le départ, on explique le procédé aux spectateurs, chacun des personnages dévoile son identité en montrant une bretelle défaite ou en coiffant un bonnet.  Libérés des accessoires qu’ils se passaient comme pour un relais dans la proposition de 2007, les comédiens unissent leurs voix pour livrer le texte. Les trois hommes s’échangent les rôles du père, d’Eddy, du Vieux ou du Maquereau. Quant aux femmes, elles sont tout à la fois, la sœur, la mère et la pute. On pourrait toutefois reprocher au dédoublement de faire apparaître les forces et les faiblesses de chacune des interprétations, ainsi que de pousser à leur comparaison.

 

D’autres moyens sont employés pour déconstruire la théâtralité : des didascalies sont dites au lieu d’être représentées et le quatrième mur, celui qui se dresse entre la salle et la scène, est aboli à deux reprises, d’abord à l’entrée des spectateurs, puis vers la fin de la pièce lorsque les comédiens réclament la lumière pour s’adresser directement au public. Non seulement les personnages deviennent des conventions (parce qu’un tel remonte ses bretelles, il incarne le père ; parce qu’il les abaisse, il redevient Eddy), mais le décor subit cette même déconstruction. La charmante maisonnette un peu kitsch du début perd ses murs un à un, ces derniers se transformant en décor de ville ou en abri d’autobus. Les nombreuses manipulations que requiert cet ingénieux système scénographique alourdissent cependant la représentation. Certains changements sont longs et les imprévus ou les possibilités d’accidents techniques s’accroissent. Par ailleurs, l’œil du spectateur est inévitablement plus attiré par ces déplacements que son attention ne l’est par le texte.

 

En fait, il y a lieu de se questionner sur la pertinence d’une telle déconstruction de la scénographie, de la théâtralité et de l’interprétation lorsqu’on s’attarde au texte de Jérôme Robart. Car Eddy F. de pute aborde des thèmes majeurs, ceux traités dans la tragédie grecque : les liens familiaux, les valeurs morales et sociales, la société elle-même. Eddy, comme Œdipe, est à la recherche d’une mère et les personnages, croyant améliorer une situation, l’aggravent. Pourtant bien servi par un dépouillement dans les costumes, les accessoires et la bande sonore, le texte se dilue néanmoins dans la profusion d’effets de théâtralisation. Cela laisse la désagréable impression que le metteur en scène était davantage préoccupé par sa recherche technique que par la mise en valeur du texte. Dommage, car le chant de déculpabilisation que l’auteur dramatique voulait faire entendre en sort affaibli.

 

Eddy fils de pute 02

 

Les Créations UNThéâtre propose un Eddy F. de pute remanié, beaucoup plus éclairé et prometteur. Tout n’est pas encore au point : la mise en scène sent peut-être encore un peu trop les techniques apprises à l’école, mais il est plaisant de constater qu’une nouvelle compagnie théâtrale nous amène à découvrir de nouveaux auteurs.

 

Eddy, F. de pute, de Jérôme Robart, mise en scène Sébastien Fauteux, avec Jean-Sébastien Courchesne, Sarah Gravel, Étienne Jacques, Catherine Lavoie, Mathieu Lepage et Catherine Moncelet.

Au Théâtre Prospero,1371 Ontario est, Montréal

jusqu’au 1er novembre 2008

Billetterie : (514) 526-6592; Réseau Admission : (514) 790-1245

 

Photos : Jean-Sébastien Dénommé