Sébastien Dion
Jeudi, 27 novembre 2008
par Daphné Bathalon

L'Heure du lynx

L’heure du lynx : l’heure perdue

 

Le Groupe de la Veillée présente L’heure du lynx, renouant ainsi avec Per Olov Enquist, un auteur suédois dont il a déjà monté une pièce en 2002. Ce huis clos psychologique nous fait entrer dans la tête d’un jeune homme, dont on ne connaîtra jamais le nom et qui a assassiné deux personnes résidant dans l’ancienne maison de son grand-père. À l’institut psychiatrique où il est enfermé, des universitaires ont mené une expérience : ils ont donné des animaux à la moitié des patients et en ont privé l’autre moitié, le groupe-test. Cependant, tout ne s’est pas déroulé comme prévu car le jeune homme a tué Wally, le chat qu’on lui avait confié. Pourquoi? C’est ce que la pièce s’emploie à éclaircir.

 

Sur la scène dépouillée du Prospero, un gardien de sécurité et des jeux d’ombres rappellent l’hôpital psychiatrique. La mise en scène de Téo Spychalski consacre l’espace de jeu aux comédiens et au texte. Puisque l’histoire est exposée dès les premières minutes, tout l’intérêt réside donc dans le développement des relations entre les personnages. En effet, grâce au prologue, on apprend tout ce qu’il faut savoir sur le jeune homme et la situation dans laquelle il se trouve. Ne reste plus alors qu’à découvrir les détails de l’expérience et son dénouement, que l’on apprend relativement tôt.

Cependant, ce qui intéresse le spectateur, et qui n’a pas été bien mis en scène, ce sont les relations entre la femme pasteur, Lisbeth et le jeune patient. Dans une pièce psychologique où l’on doit réfléchir plus que sentir, il est important que le spectateur puisse se pencher sur la construction et le développement des relations : comment chacun apprivoise l’autre, s’interroge ou se considère et comment les valeurs de la femme pasteur sont tranquillement remises en question. Ni le jeu froid de la femme pasteur ni le jeu excessif de Lisbeth ne nous permettent de créer des liens avec les personnages. Cette inégalité dans le ton et dans le jeu ne contribue pas à exposer les méandres de la pensée humaine dans lesquelles doivent pourtant s’enfoncer les trois individus. Ainsi, lorsque la pièce parvient à sa conclusion, on a l’impression que le changement de sentiments de la femme pasteur surgit de nulle part : le processus de métamorphose nous a échappé.

 

Au théâtre, un remplacement de dernière minute dans la distribution n’est pas toujours heureux. Le comédien qui remplace à pied levé doit se mettre le texte en bouche, comprendre le personnage et s’immiscer dans la dynamique déjà établie entre les autres comédiens. En l’occurrence, on pourrait facilement mettre l’échec de L’heure du lynx sur le dos de Carmen Jolin qui endosse le rôle de la femme pasteur en lieu et place de Marthe Turgeon. Or, bien que pendant toute l’introduction le texte entre ses mains paraisse l’encombrer, Jolin ne s’en tire finalement pas trop mal. Du moins, son interprétation d’une femme au débit lent et au caractère posé fait-il contrepoids à la surdose de colère chez Lisbeth (Isabelle Tincier), une colère dont on ne saisit d’ailleurs jamais vraiment la cause. Trop de frustration inexpliquée et trop de cris rendent ce personnage agaçant, voire carrément agressant du début à la fin de la représentation. Le seul comédien à s’en tirer très bien est François Arnaud dans le rôle du jeune homme à l’esprit troublé. Il joue efficacement avec cette instabilité des pensées et des sentiments, cette colère et cette violence contenues. Il parvient même à rendre son personnage attachant malgré les crimes qu’il a commis.

L’heure du lynx, la 25e heure, est celle où les humains ne sont plus tout à fait eux-mêmes, refusent tout raisonnement et agissent sans se fixer de limite. Il manque un peu de cette déraison ou de cette folie dans la pièce présentée au Prospero, celle qui amènerait le spectateur à se laisser emporter par le texte d’Enquist.

 

L’heure du lynx, de Per Olov Enquist, mise en scène Téo Spychalski, traduction d’Asa Roussel, avec François Arnaud, Carmen Jolin et Isabelle Tincler.

 

Au Théâtre Prospero, 1371 Ontario est, Montréal

Jusqu’au 6 décembre 2008.

Info : (514) 526-6582

Pour en savoir plus : www.laveillee.qc.ca

Photos : le Groupe de la Veillée