Daphné Bathalon
Jeudi, 14 octobre 2010
par Daphné Bathalon
 

Il Campiello 1

Et son dernier soupir se résout en musique…

Goldoni est à l’honneur cette saison au Québec. Après le passage remarqué du Piccolo Teatro au Théâtre du Nouveau Monde en septembre, voici que le Théâtre de l’Opsis lance son nouveau cycle, cette fois consacré à la dramaturgie italienne. Et pour bien commencer, la compagnie a décidé de remonter Il Campiello de Carlo Goldoni, texte qu’elle avait déjà mis en scène il y a plus de 20 ans.

 

Il Campiello 2

 

Heureux choix! Il Campiello est une des pièces les plus truculentes du répertoire de Goldoni, l’auteur par qui la commedia dell’arte a trouvé ses lettres de noblesse et sa place sur les planches des théâtres du monde. Génie de la comédie, il a révolutionné le théâtre de son époque en délaissant les masques et en donnant la parole aux personnages de la commedia sans pour autant éliminer les caractéristiques de cet art : le jeu physique, la farce et l’exagération. Si les pièces étaient auparavant constituées de plusieurs ressorts comiques (lazzi) que l’on déclinait de toutes les manières, Goldoni a pour sa part construit des intrigues complètes pour des spectacles plus étoffés bien que tournant toujours autour du thème chéri par le peuple : l’amour, et toujours dans l’humour.

 

Il Campiello 3

 

N’ayant pas vu la première version d’Il Campiello, il m’est impossible de comparer, mais la mise en scène de Serge Denoncourt est incroyablement lumineuse. En entrevue, il avoue d’emblée avoir voulu pousser ses acteurs au-delà de leurs limites, et il les a de fait amenés à se dépasser, à jouer, exaltés et dépensant follement leur énergie. Pendant toute la durée de la représentation, on assiste à un ping-pong aussi verbal que physique. Chaque réplique, chaque entrée et sortie de scène semblent contrôlées. On est fidèle à l’esprit de la commedia et des troupes italiennes, à leur dynamisme, mais aussi à leur parfaite maîtrise du corps et de l’espace. Feu roulant de répliques et de coups, le Goldoni de Denoncourt éclate dans tous les coins. Nos yeux ont toujours quelque chose à regarder; un détail dont se régaler.

 

Il Campiello 4

 

La scénographie de Louise Campeau frappe également l’imagination. Un grand mur, composé uniquement de portes et de volets usés par le temps, vieillis et décolorés, transpose littéralement la Sérénissime dans toute sa pauvreté et sa décadence sur la scène de la Cinquième salle de la Place des Arts. Voici le fameux campiello (petite place) du titre, ainsi que nous le présente le personnage de l’étranger dans un prologue au ton d’abord dramatique. Il situe également l’histoire et l’époque de la pièce, non sans faire une remarque malicieuse sur le manque de budget de l’Opsis qui use de seaux pour suggérer une fontaine. Quant aux maquillages, véritables masques posés sur le visage des comédiens, et aux costumes, ils contribuent eux aussi à faire revivre l’ambiance des rues pendant le Carnaval.

 

Il Campiello 5

 

En 1780, sur cette place animée, les personnages s’étourdissent de danses, chants et jeux. Partagés entre plaisir de la chère et plaisir grivois, ils tentent de déterminer qui se mariera avec qui, se moquent de la prétention de noblesse de l’un d’entre eux et cherchent à tirer profit de la présence de l’étranger dans leur campiello. Malgré leur grande pauvreté, ils ne s’inquiètent nullement du futur, sinon immédiat. Une inconscience que Denoncourt a très habilement mise en perspective en insérant quelques séquences froides et silencieuses dans la course au mariage des personnages. Pendant ces prises de conscience abruptes, tous semblent enfin réaliser que Venise sombre en les emportant avec elle.

 

Il Campiello 6

 

Avant de remonter Il Campiello, SergeDenoncourt s’est arrêté pour réfléchir à la société des loisirs, la nôtre, et à celle qui prévalait à Venise où on faisait tout pour oublier que Napoléon allait bientôt envahir la ville. Pour s’éloigner du Goldoni trop bourgeois et joli, tel qu’il nous a été très souvent présenté, il a volontairement grossi le trait des personnages, ajouté aux allusions grivoises des gestes éloquents et ainsi mis en scène la bassesse humaine dans ce qu’elle a de plus comique et tragique.

Servie par une distribution éclatante à l’énergie communicative, la pièce nous happe au tournant. Une brillante proposition du Théâtre de l’Opsis qui nous donne l’eau à la bouche pour la suite de son Cycle italien.

Il Campiello de Carlo Goldoni, mise en scène de Serge Denoncourt, avec Annick Bergeron, Luc Bourgeois, Louise Cardinal, François-Xavier Dufour, Stéphanie Labbé, Magalie Lépine Blondeau, Olivier Morin, Marie-Laurence Moreau, Jean-Guy Viau et Adèle Reinhardt.

À la Cinquième Salle de la Place des Arts jusqu’au 30 octobre.

Billetterie : (514) 842-2112



Pour en savoir plus : http://www.theatreopsis.org/

 

Photos : Yannick MacDonald

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