Royal du Perron
Lundi, 23 novembre 2009
par Royal du Perron
 

Affiche

Il n’y a plus rien : de plus en plus d’actualité


La pièce, la dernière de la trilogie La Tragédie de l’Homme, produite alors par le Nouveau Théâtre Expérimental a été crée à l’Espace Libre en 1992. Voilà que Le Rideau Vert la reprend, au lendemain de son 17e anniversaire.  Je l’avais vue et appréciée à l’époque, jouée et mise en scène par son créateur, Robert Gravel. Elle est toujours actuelle, et avec ce qui se passe dans le réseau de la santé, de plus en plus d’actualité.


L’action se passe dans un Centre hospitalier pour soins de longue durée (CHSLD). À la levée du rideau, c’est décembre, il neige, ce sera bientôt Noël. Le White Christmas original, chanté par Bing Crosby donne le ton et adoucit l’atmosphère.  On y voit pourtant deux dames alitées, des cas lourds, un paraplégique sur une civière, un autre patient en chaise roulante. Démence, infirmité et sénilité se côtoient au royame des laissés-pour-compte. Certains de ces patients sont oubliés par les familles, d’autres pas mais sont-ils visités pour les bonnes raisons ? Il se passe toutes sortes de gamicks dans ce lieu et l’infirmier qui arrondit ses fins de mois en procurant du plaisir à une patiente au moment des soins intimes... J’en passe, et des meilleures.


Quand on voit les scandales étalés aux actualités télévisées, en regard au traitement infligés aux personnes âgées ou démunies, on regarde la race humaine en désespérant un peu. Et Gravel avait voulu étaler cela au grand jour.


La distribution comprend 14 comédiens et deux d’entre eux (Stéphane Jacques et Gilbert Turp) interprètent brillamment deux personnages.


La mise en scène de Claude Laroche est énergique et efficace. Aucun temps mort ici. Ou plutôt, même les quelques rares temps morts ne le sont pas car le public vit et respire au rythme des patients dans cette chambre et ce couloir d’hôpital. Et quelle distribution! Je veux signaler ici le jeu extraordinaire de Sylvie Potvin, en religieuse paralysée par la sclérose en plaques, alitée depuis de nombreuses années, toujours en scène, et qui garde une dignité exemplaire. Il faut voir Gilbert Turp en Thoothpick, véritable niais qui adore les farces plates des théâtres d’été avec «un gars qui s’cache derrière le sofa». Louis Champagne en infirmier qui en a vu d’autres et Sophie Lorain en réceptionniste latino offre aussi de bons moments. Que fait-on quand le seul désennui est la télévision mais que l’appareil ne fonctionne pas ? Marc Legault campe joliment un petit monsieur distingué dont la patience est mise à rude épreuve. Il m’a semblé par ailleurs que Jean-Pierre Chartrand (Monsieur Vendette) et Claudine Paquette (Rose Caron) en mettaient trop dans leur livraison gutturale du texte. Et puis, il y eût un bref trou de mémoire qui m’a semblé venir d’Émilie Gilbert (Nadine, l’étudiante en art dramatique), au désarroi de Stéphane Jacques d’ailleurs. Cela était d’autant plus visible que toute la distribution était sur scène, se lançant des répliques à qui mieux-mieux. Mais c’est un incident mineur, vraiment un petit rien dans cette production par ailleurs impeccable, d’autant plus qu’Émilie Gilbert joue bien son personnage de jeune fille un peu disjonctée. J’ai bien aimé le jeu efficace de Nicolas Pinson. Que voilà un jeune comédien avec beaucoup d’avenir. Il m’a fait tellement rire avec cette histoire de pêche à la mouche. Désolé, la décence m’interdit de la raconter ici.


On y voit des nièces accompagnées, venues rendre visite à une tante, on y voit le distingué libraire, interprété par François Tassé, à bout de patience, lancer des jurons à la française.  Trop drôle. Théo Fontaine pourra-t-il encore lire les rubriques nécrologiques à sa sœur, la religieuse alitée, dans 30 ans ?  Restera-t-il alors une seule nonne encore en vie ? C’est bien ici le seul aspect anachronique qui pourrait éventuellement se présenter car pour le reste, Robert Gravel avait vu juste. Il y a aussi le préposé à l’entretien ménager aux allures de travailleur d’usine, à couteaux tirés avec l’infirmier et manifestant une grande rudesse envers les patients. Ouch !


La pièce, brûlante d’actualité, nous faire rire beaucoup et parfois un peu jaune mais on rit.  Un rire pas toujours sain de voyeur complice. Quand le rideau tombe, la neige devient un personnage alors qu’on entend la chanson Noël Blanc : moment magique où la profonde détresse des patients diminués et maltraités nous tombe dessus comme une tonne de briques.  On applaudit, on avale sa salive et bouleversé, on quitte la salle les yeux baissés. Comme si la honte soudainement venait nous habiter.


Merci Robert Gravel, où que vous soyez, je vous salue.


Il n’y a plus rien de Robert Gravel, mise en scène par Claude Laroche avec Marie Cantin, Sophie Caron, Louis Champagne, Jean-Pierre Chartrand, Émile Gilbert, Stéphane Jacques, Marc Legault, Danièle Lorain, Didier Lucien, Claudine Paquette, Nicolas Pinson, Sylvie Potvin, François Tassé et Gilbert Turp au Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 19 décembre.


Pour en savoir plus : www.rideauvert.qc.ca


Photos : François Laplante Delagrave

©2009, zoneculture.com--Tous droits réservés