Daphné Bathalon
Mercredi, 2 décembre 2009
par Daphné Bathalon
 

Affiche

L’imposture : Comme un roman

 

Une nouvelle production de la prolifique auteure Evelyne de la Chenelière (Des fraises en janvier, Henri et Margaux, Aphrodite en 04) s’approprie, ces jours-ci, les planches du Théâtre du Nouveau Monde. L’imposture est découpée, tel un roman, en chapitres dont les titres, «Ma mère a du désir», «Ma mère a un chien», etc., s’affichent en grosses lettres sur le décor. D’autres phrases apparaissent également sur une toile translucide avant que la pièce ne commence.

Ces phrases sont tirées du roman que Léo vient de publier et dont, on le comprend peu à peu, il nous livre les pages. Ce « Roman de ma mère » nous est lu par Léo lui-même, fils d’Ève, écrivaine avant d’être mère. Ève, l’excentrique, l’exigeante aurait parfois préféré ne pas avoir d’enfants pour se consacrer vraiment à sa vocation d’écrivaine.

L'imposture

Dans la peau d’Ève, un personnage qui semble fait pour elle, Violette Chauveau déploie la mesure de son talent : grande, éclatante, la voix portante avec cet accent qui lui est bien particulier. Grâce à sa présence, on croit rapidement à l’existence de la mère-auteur, alter-ego fantasmé d’Evelyne de la Chenelière. À ses côtés, Francis Ducharme incarne un fils en totale admiration devant sa mère. Il est, dit-il, doté d’une mémoire phénoménale, ses souvenirs remontent jusqu’avant sa conception. Criant de réalisme en romancier intellectuel, écharpe au cou et air intello compris, Léo cherche l’affection et la reconnaissance de sa mère. Lors des entrevues culturelles, filmées et projetées sur scène, il se présente sous les traits d’un jeune parvenu très convaincant.

L'imposture

Après Les pieds des Anges et Désordre public (montées en 2006 au TNM), Alice Ronfard et Evelyne de la Chenelière n’en sont pas à leur première collaboration. Pour mettre en scène L’imposture, Ronfard ne déroge pas à la tendance de ces dernières saisons dans le théâtre québécois, elle mêle les genres scéniques et use, au passage, des talents de danseur de Ducharme. Projections vidéo et danse scindent ainsi les chapitres, marquant une progression ou décrivant plus précisément les personnages, leurs actes et le processus de création. La structure littéraire de la pièce se prête bien à cette déconstruction : un tableau se répète, des détails s’ajoutent à chaque fois ou se modifient légèrement comme si les souvenirs n’étaient pas si précis ou que l’auteur du roman peaufinait son texte. La scène du repas partagé entre amis, et qui précède la nuit où le fils fut conçu, sert de pivot à la pièce. Dans sa narration, le fils y revient sans cesse. Autour d’une grande table, les amis discutent de leur vie, de littérature, d’amitié et du futur. La dynamique de la troupe fonctionne particulièrement bien lors de ces scènes, même si le personnage du père et mari d’Ève (Yves Soutière) demeure plutôt effacé derrière la flamboyance de sa femme. Par ailleurs, le public rigole dès que Fred (David Boutin), sobre ou ivre, ouvre la bouche.

L'imposture

Quant au décor, grand et impressionnant (il le faut pour habiller la très haute scène du TNM), il se présente sous la forme d’une immense bibliothèque garnie de livres à la taille démesurée, à l’image de la place qu’ils occupent dans la vie de l’auteure, que ce soit celle d’Ève ou d’Evelyne. Amovibles, ces fausses étagères s’écartent en cours de représentation, mais ne laissent jamais entrevoir une ouverture vers le monde extérieur, tout tourne autour de la même figure maternelle. Le cadre de la scène rappelle la silhouette d’un livre, comme si l’ensemble des personnages étaient, à l’instar de Léo, prisonniers de la plume d’Ève. Finalement, l’élément central : la grande table en bois, lourde et massive, est manipulée avec aisance par les comédiens. Ils la font tourner en douceur et dansent sur celle-ci. De très beaux moments.

Avec L’imposture, de la Chenelière explore une fois de plus les frontières entre la fiction et la réalité. Ève… Évelyne, le prénom du personnage principal découle sans aucune doute d’un choix conscient. « La fiction est en soi une imposture, parce que, forcément, à même cette prétention de dire l’autre, c’est toujours de soi-même que l’on parle » explique l’auteure dans un échange avec la metteure en scène.

L'imposture

Réflexion intéressante sur le syndrome de l’imposteur, la pièceexplore également les relations filiales entre une mère et son fils. Il est toutefois dommage que, passé la découverte du principal mensonge, on s’enlise dans une histoire de gang de rue qui arrive comme un cheveu sur la soupe et nous emmène loin de la confrontation mère-fils attendue. Le mensonge et la supercherie remportent finalement la partie sans qu’il y ait éclaircissement entre protagonistes ou résolution. Le public, lui, demeure en suspens.

L’imposture, d’Évelyne de la Chenelière, mise en scène par Alice Ronfard, avec David Boutin, Sophie Cadieux, Violette Chauveau, Francis Ducharme, Jacinthe Laguë, Hubert Proulx, Yves Soutière et Erwin Weche.

 

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 12 décembre.

Pour en savoir plus : www.tnm.qc.ca


Photos : Yves Renaud, Jean-François Gratton


Vidéo : Mario Landerman

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