Daphné Bathalon
Mardi, 1er février 2011
par Daphné Bathalon
 

La Belle et la bête

La Belle et la Bête : Les architectes de l’image

L’année 2011 commence au TNM avec une pièce intemporelle, une fable mettant en relation deux êtres aux spectres opposés de la nature humaine : d’un côté, une brillante et belle jeune femme, de l’autre la bête monstrueuse, terrée dans sa douleur et sa haine. En dépit du monde de beauté qui les sépare, ces deux créatures se rencontrent, se reconnaissent et tombent peu à peu amoureux.

Cette histoire de la Belle et la Bête, nous la connaissons tous, mais chassez ici toute image des adaptations de Disney ou de Jean Cocteau. La proposition de Michel Lemieux et Victor Pilon est totalement différente. Pour son adaptation, le tandem derrière 4D Art s’est inspiré d’une toile du peintre romantique Heinrich Füssli. Dans Le cauchemar (1781), une femme endormie est aux prises avec un cauchemar qui repose sur son ventre sous la forme d’un démon. C’est l’image de la Bête, mais c’est aussi le monstre en nous, notre violence, notre laideur.

La Bête (François Papineau) n’est plus un animal poilu, mais un homme défiguré que son apparence physique révulse. La Belle (Bénédicte Décary) n’a quant à elle absolument rien à voir avec la naïve fille des contes de fées. Elle montre d’emblée sa part d’ombre : les toiles qu’elle peint sont magnifiques mais violentes, tachées de grands éclats rouges. Elles sont bien loin des jolies licornes que la sœur de la Belle (Violette Chauveau, en image) voudrait la voir dessiner.

En 2004, pour La Tempête Lemieux et Pilon avait moins présenté le décor, une île déserte, que travaillé l’habillage du texte et des personnages. Dans La Belle et la Bête, les décors et les effets spéciaux portent parfois ombrage au drame romantique qui se joue sous nos yeux. À d’autres moments, lorsqu’images et histoire se rejoignent, le mariage est électrisant. C’est notamment le cas lorsque, contemplant son reflet dans le miroir, la Bête voit soudain l’image surgir du cadre et tenter de se fondre en lui. La Bête combat alors son double virtuel, saisissante réalité. La simple chorégraphie, magnifiée par cette présence, devient une bataille de volonté. Épique. La musique orchestrale de Michel Smith contribue à rendre le mythe encore plus grand. Elle accompagne, comme au cinéma, les personnages lors des scènes marquantes, dans leurs rêves autant que dans leurs cauchemars.

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Même après avoir lu, vu et compris la mécanique derrière la magie, la technologie créée par 4D Art, on ne peut demeurer insensible à la beauté des images projetées sur la scène et tout autour. Pendant un peu plus d’une heure trente, on assiste à un ballet parfaitement maîtrisé, un spectacle de haute voltige technologique. Les yeux ronds, on suit la progression d’un magnifique cheval blanc et on visite les nombreuses salles du château où vit la Bête. Textures, sculptures, couleurs et motifs, tout est absolument ravissant, des moulures aux carrelages. L’illusion trompe l’œil et le cerveau : alors qu’il n’y a pour ainsi dire rien sur scène, on a l’impression de se balader à l’intérieur d’un monument historique déserté par ses habitants mais peuplé de fantômes et de mauvais souvenirs. On passe d’une scène à l’autre, d’un lieu à l’autre, en douceur et en fluidité, le lierre devenant grillage ou pierre. Les images engloutissent même parfois la salle, multipliant la superficie de la scène, effaçant les frontières et nous faisant oublier que nous sommes au théâtre. Il n’y a plus alors que les trois comédiens, leurs fantômes et nous.

Une telle technologie exige des comédiens une parfaite maîtrise du temps, des regards bien dirigés et des gestes calculés car images et jeu doivent correspondre – au quart de seconde près – pour ne pas briser l’illusion. Les comédiens y parviennent tout à fait, non sans perdre au passage un peu de naturel. Au soir de la première, la mécanique ne paraissait pas encore bien huilée. Lors de certaines scènes, en particulier lorsque les comédiens devaient exécuter des gestes en même temps que les images, on sentait le poids du calcul derrière l’interprétation. Dommage car, ébloui par l’aspect visuel de la production, le spectateur attend un pareil éblouissement du jeu d’acteur! On déplorera donc que la complexité de la relation qui se développe entre deux êtres aussi dissemblables ne transparaisse pas à travers le texte ou le jeu de Décary et Papineau, et qu’elle s’efface en partie derrière le feu d’artifice visuel. Si l’érotisme est bien présent entre les différents personnages, incarnés ou non, l’amour quant à lui peine pour l’instant à jaillir des étincelles.

 

La Belle et la Bête, création et mise en scène de Michel Lemieux et Victor Pilon. Création et texte de Pierre Yves Lemieux, avec Bénédicte Décary, Andrée Lachapelle et François Papineau.

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 12 février. Supplémentaires du 15 au 23 février.

Pour en savoir plus : www.tnm.qc.ca

 

Photos : Jean-François Gratton, Yves Renaud

Vidéo : Mario Landerman

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