Daphné Bathalon
Lundi, 10 mai 2010
par Daphné Bathalon
 

L'amour à trois

Théâtre à trois : regard lucide sur l’amour possessif

Trois pièces, trois metteurs en scène, un seul auteur, L’amour à trois est un étrange triptyque dans lequel les personnages jouent à (s’) aimer. D’abord, il y a l’amour infertile, incapable de faire jaillir le verbe mais qui fera finalement croître une forêt. Puis, il y a l’amour qui carbure à l’instant présent. Il est brutal celui-là, avide de mots pour se définir et définir ses sensations. Enfin, il y a l’amour aveugle, mais pas celui que l’on croit. Il faut aller jusqu’au cœur pour arracher le doute et connaître l’ultime vérité.

 

 

 

Pour sa première production en 2010, Omnibus, pour qui le corps est essentiel à l’art théâtral, a fait appel à Larry Tremblay, un auteur à la plume aiguisée qui nous a déjà offert des textes percutants comme Le ventriloque et The Dragonfly of Chicoutimi. Dans L’amour à trois, son imaginaire nous transporte dans trois univers bien différents : celui de la fable, celui du conte urbain puis celui d’une Rome antique nouveau genre. Sans juger leur comportement, Tremblay capte l’essence de ses personnages et nous présente quelques instants de vie que le public attrape au vol. Pour chaque courte pièce, l’écriture fait mouche, gagnant en profondeur à travers les gestes. En peu de mots, l’auteur tisse une trame verbale et l’amarre efficacement à la trame gestuelle des interprètes. Seul le conte urbain Cornemuse aurait eu avantage à être un peu resserré car on finit par se lasser de la tempête de mots qui surgit de la bouche d’Ana (Christine Beaulieu).

 

 

 

À l’inverse, on aurait voulu que La femme aux peupliers se prolonge. Dans cette pièce, la toujours solide Markita Boies dégage d’ailleurs une énergie saisissante. Face à elle, François Papineau et Hubert Proulx se débrouillent plutôt bien en hommes plats dont la seule expression amoureuse se résume à trois mots, criés, chuchotés ou chantés : « Je vous aime ». La métamorphose de ces soupirants, si elle suscite quelques rires dans la salle, n’en reste pas moins très bien réalisée, les acteurs prenant racines avant de devenir arbres. Excellente idée que de diviser cette pièce en deux volets qui ouvrent et concluent le spectacle.

 

 

 

Notons que, sous le déluge des mots dans Cornemuse, les corps parviennent quand même à s’exprimer. Sur une musique choisie par la metteure en scène, Caroline Binet, les deux amoureux fous jouent les extrémistes jusqu’à ce que la fille devienne une véritable terroriste de l’amour et le corps du garçon, un simple champ de bataille.

Dans Tibullus, Papineau renoue avec les rôles étranges. Sous un masque qui le rend méconnaissable, il incarne Oenothée, qui naquit homme mais devint femme afin de connaître la jouissance la plus forte. Multipliant les amples mouvements et les jeux de cape, Papineau habite la scène de sa forte présence. À ses côtés, des prêtres à têtes animales accentuent l’aspect décalé du tableau.

Dans toutes les pièces, le corps occupe une place prépondérante, il se transforme, se heurte et se blesse. Ainsi, L’amour à trois offre plusieurs visions de l’amour, d’abord par les mots, puis par les corps qui parlent eux aussi. Une toile de fond en guise de frontière et un unique divan écarlate facilement modulable pour tout mobilier : l’espace de jeu est pratiquement nu. Mais il n’y a nul besoin d’un décor évocateur car l’imaginaire du spectateur se déplace sans difficulté d’un lieu à l’autre, d’une histoire à l’autre. De fait, bien que la mise en scène de chacune des pièces ait été confiée à une metteure en scène différente, le tout demeure étonnamment homogène, les tableaux se succédant sans accroc.

Même si dans chaque pièce, l’amour mène au drame, Omnibus nous présente un spectacle essentiellement divertissant dont les textes et les gestes posent un regard lucide sur l’amour possessif, exigeant et aveugle.

 

L’amour à trois de Larry Tremblay, mise en scène de Francine Alepin, Caroline Binet et Marie-Ève Gagnon. Avec Francine Alepin, Markita Boies, Christine Beaulieu, François Papineau et Hubert Proulx.

À Espace libre jusqu’au 22 mai. 

Billetterie : (514) 521-4291

 

Pour en savoir plus : www.mimeomnibus.qc.ca

 

Vidéos : Omnibus, via Youtube

 

©2010, zoneculture.com--Tous droits réservés