Daphné Bathalon
Mardi, 30 novembre 2010
par Daphné Bathalon
 

Le dieu du carnage

L’homme est un loup…

Assister à des joutes verbales au théâtre est particulièrement jouissif, et l’exercice est encore plus plaisant quand les duellistes sont des comédiens de la trempe de la distribution réunie par Lorraine Pintal sur les planches du TNM jusqu’au 11 décembre.

Au Québec, on connaît peu la dramaturgie de Yasmina Reza, pourtant jouée autant à Paris qu’à New York depuis une dizaine d’années. Par ses pièces, Reza s’attelle, grâce aux travers de ses personnages, à disséquer les failles des relations sociales. Le dieu du carnage, celui que l’on vient voir à l’œuvre ce soir, renvoie chacun de nous à ses pulsions égoïstes et violentes refoulées.

Dans un milieu parisien bourgeois, les Reille et les Houllié s’entendent à l’amiable sur la déclaration à produire aux assurances au sujet de l’altercation entre leurs fils. Le fils des premiers a en effet frappé au visage le fils des seconds avec un bâton, lui brisant les incisives. Convaincus de la valeur des vertus sociales de la civilisation occidentale, ils pensent pouvoir tout régler sans effusion sentimentale. « Il existe un art de vivre ensemble » déclare d’emblée le personnage de Véronique Houllié, incarnée avec éclat par Christiane Pasquier.

Le dieu du carnage

Et pourtant, le vernis de civilité craque rapidement et sous cette fine couche, les émotions affleurent. La barbarie n’est pas enfouie en nous aussi profondément qu’on aimerait le croire. Au gré des alliances et des mésententes, sur des sujets parfois aussi banals que le choix d’un mot et parfois plus sérieux, comme le rôle du père dans l’éducation des enfants ; ces êtres, en apparence civilisés, se révèlent profondément égoïstes.

Même si la situation s’envenime rapidement, on rit beaucoup dans la salle. En effet, l’auteure sait manier l’humour noir et les répliques bien cinglantes. Ainsi, la mémorable scène où Houllié et Reille se questionnent sur le milieu naturel du hamster emporte l’adhésion du public. À d’autres moments, les expressions et accents bien français font s’esclaffer les spectateurs, accentuant malheureusement le côté un peu boulevard ou comédie de situation du Dieu du carnage. La critique sociale s’en trouve ainsi affaiblie.

Quant aux comédiens, tous solides, tous absolument dans le ton et dans la mesure, ils exécutent un ballet parfait, investissent totalement la grande scène et s’approprient les répliques courtes et percutantes comme de vieux routiers. En couples bien assortis, James Hyndman et Anne-Marie Cadieux, ainsi que Guy Nadon et Christiane Pasquier se confrontent constamment, même sous le masque de la politesse. Guy Nadon démontre à nouveau l’étendue de son talent en incarnant un homme qui se révèle au final plutôt volcanique et cynique que conciliant. Son personnage, tout comme celui d’Annette (Anne-Marie Cadieux), se décompose littéralement sous nos yeux, sous l’effet de la pression et de l’alcool.

Le dieu du carnage

La réussite de cette comédie grinçante tient également en grande partie à la scénographie d’Annick La Bissonnière. Le décor transforme la scène du TNM en vaste salon bourgeois et contemporain, dans lequel trône une peinture abstraite et sauvage qui cerne peu à peu les personnages jusqu’à ce qu’ils soient complètement écrasés par cette présence. Un habile jeu d’éclairage détruit toute impression d’équilibre dans ce salon, d’abord aussi vaste et impersonnel qu’un hall d’aéroport, et qui passe lentement du blanc froid au feu du carnage. À la dernière scène, les lieux n’ont d’ailleurs plus rien du salon aseptisé.

Pourquoi faut-il toujours que les choses soient exténuantes, de demander une Annette dépassée par ses propres actes violents? Probablement parce que c’est alors qu’elles deviennent les plus drôles. Incisive, la plume de Reza fait rire mais nous amène aussi à nous questionner : la culture a-t-elle préséance sur les pulsions barbares, mais bien humaines?

Le dieu du carnage de Yasmina Reza, mise en scène de Lorraine Pintal. Avec Anne-Marie Cadieux, James Hyndman, Guy Nadon et Christiane Pasquier.

Le dieu du carnage

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 11 décembre. Des supplémentaires ont été ajoutées jusqu’au 18 décembre

Pour en savoir plus : http://www.tnm.qc.ca/saison-2010-2011/Le-dieu-du-carnage/Le-dieu-du-carnage.html

 

Photos : Yves Renaud, affiche : Jean-François Gratton

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