Daphné Bathalon
Mardi, 12 octobre 2010
par Daphné Bathalon
 

La distribution

À l’opéra comme au cabaret

Voir une pièce de Bertolt Brecht montée au Québec est suffisamment rare pour que ce soit chaque fois un évènement en soi. On ne s’étonne donc pas que L’Opéra de quat’sous, qui lance officiellement la saison 2010-2011 du Théâtre du Nouveau Monde ces jours-ci, ait fait couler beaucoup d’encre avant même le soir de sa première. Sur les grandes affiches que l’on distingue à peine derrière le chantier du Quartier des spectacles, Serge Postigo plonge son regard de mafioso dans le nôtre. À ses côtés, Émilie Bibeau fait valoir discrètement ses charmes. Leur air est sévère, sérieux. Ce soir, on jouera du Brecht.

Le TNM n’en est pas à ses premières armes avec cet auteur ni avec cette pièce en particulier. Déjà montée par deux fois, d’abord en 1961 par Jean Gascon, puis en 1991, par René Richard Cyr, ce texte marquant du répertoire allemand puise dans la matière noire, la pauvreté extrême d’une société en décomposition, quand inflation et chômage plonge l’Allemagne dans le désespoir.

 

Serge Postigo-Émilie Bibeau

 

Présenté pour la première fois en 1928, L’Opéra de quat’sous est chanté par des personnages hauts en couleur dont le caractère d’acier trempé est forgé à l’aune de la misère. Polly Peachum, dont le père fait commerce de la mendicité, se marie en cachette à Mackheat, dit Mack-the-knife, le plus redoutable des bandits de Londres. Autour d’eux évoluent Jenny des lupanars, Lucy, Tiger Brown, Matthias, les mendiants… La vengeance de Jonathan Peachum, qui veut se débarrasser de son gendre indésirable, les entraîne tous dans un tourbillon dont il n’est pas certain qu’ils sortiront indemnes.

 

Serge Postigo


 
Le décor de Jean Bard place résolument la scène : de part et d’autre d’une passerelle métallique, que les comédiens occupent efficacement, on ne cherche pas à dissimuler les systèmes d’éclairage. Nous sommes au théâtre, et Brecht dans ses textes ne voulait pas le cacher. La scénographie à deux étages permet aux comédiens d’être tous présents sur scène sans l’encombrer. Par moment, les 21 artistes – à la fois comédiens, chanteurs et musiciens – se retrouvent en même temps dans l’espace de jeu. Ici, le metteur en scène Robert Bellefeuille se fait magicien car jamais la scène ne semble surchargée.

Cabaret politique ou spectacle de variétés? On ne sait par quel terme définir L’Opéra. En effet, l’équilibre n’est pas toujours clair entre les dialogues et les chansons incisives de l’adaptation signée René-Daniel Dubois. De fait, les premières chansons se suivent sans entraîner le spectateur avec elles, le laissant indécis entre le divertissement et la critique sociale. Heureusement, la chanson de Jenny marque un point tournant et lorsque la voix légère mais affirmée d’Émilie Bibeau résonne, le spectacle semble trouver son rythme et son ton. Et c’est alors un feu roulant, une explosion, de notes et de chansons. Avant tout désireux de respecter les partitions jazzées du compositeur Kurt Weill, le directeur musical Pierre Benoit a fait un travail remarquable avec bien moins de musiciens que n’en comptait la composition originale. Les comédiens offrent pour la plupart d’excellents tours de chant.

 

 

Toutefois, dans cet opéra-cabaret l’ironie mordante de Brecht perd de son tranchant. Où se cache, dans la proposition de Bellefeuille, l’enfant terrible de l’Allemagne des années 20? Si l’humour pince-sans-rire de l’auteur dramatique trouve sa place dans cette adaptation, la dénonciation des classes, la lutte des sexes, la revendication de la pauvreté par les pauvres s’effacent au profit des belles chansons. C’est du Brecht pourtant, aucun doute. Entre les didascalies que l’on dicte, les chansons que l’on présente, les accroches au public, la théâtralité apparente en somme, Bellefeuille joue pleinement le jeu de la distanciation prônée par Brecht lui-même.

Spectacle dynamique et éclaté, à l’image des figures qui la composent, L’Opéra de quat’sous souffre peut-être justement de trop de beauté : beauté de la mise en place, de la parole, de la chanson. À travers ses belles idées, Bellefeuille ne parvient pas à creuser plus loin que la surface. La pièce ne s’enfonce dans la misère noire du peuple qu’à la toute fin, lors de la deuxième finale. Le spectateur passe donc une agréable soirée, mais son esprit n’en sort malheureusement pas plus éclairé.

L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht, mise en scène de Robert Bellefeuille. Texte français de René-Daniel Dubois. Arrangements et direction musicale de Pierre Benoit. Avec Serge Postigo, Émilie Bibeau, Danielle Proulx, Paul Savoie et plusieurs autres.

Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 23 octobre. Supplémentaires les 28 et 29 octobre.

Pour en savoir plus : www.tnm.qc.ca

Photos : Yves Renaud

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