Sébastien Dion
Mercredi, 18 mars 2009
par Daphné Bathalon

Réveillez-vous et chantez!

Réveillez-vous et chantez! : au cœur d’une crise

 

1929, le monde plonge, à la suite des États-Unis, dans la pire crise financière des temps modernes. 2009, les bourses mondiales connaissent un début d’année difficile, peinant à se redresser après la débâcle de 2008.

Le Théâtre de l’Opsis a bien choisi son moment pour présenter sa nouvelle création. Toujours immergée dans son cycle américain, entamé à l’automne 2006, la compagnie emménage cette fois au Théâtre Prospero avec Réveillez-vous et chantez!, une pièce de Clifford Odets présentée pour la première fois en français. Cet auteur, que l’on a souvent considéré comme le Tchekhov américain, a écrit de nombreuses pièces dans les années 30 et 40. Si la comparaison est forte, il est toutefois vrai que cette pièce, écrite en 1935, nous propulse en quelques lignes dans la Grande Dépression afin de nous peindre le portrait fidèle d’une époque. D’une réplique à l’autre, on retrouve les valeurs familiales, la mère-chef de famille, le mari un peu mou, les nouvelles générations en quête de sens, les références sociales, politiques et culturelles et, bien sûr, le rêve américain.

 



Dans un appartement du Bronx ouvrier, trois générations partagent un espace trop étroit, à une période où l’argent, même dévalué, revêt une importance extrême car il est symbole de réussite sociale. Y vivent Jacob, le grand-père marxiste et désillusionné, Bessie et Myron, un couple sans histoire et désireux de le rester, puis Ralph et Hennie, leurs enfants, tenaillés par l’envie d’une vie meilleure et surtout différente de celle qu’on leur promet. « Le monde change sous nos yeux! » déclare l’un des personnages. Pourtant, dans ce milieu, la vie est fixée, prévue, encadrée : il y a le travail, la famille et l’argent qu’il faut gagner.

Replaçant la pièce dans son contexte original, la metteure en scène Luce Pelletier a misé sur un décor hyper réaliste aux meubles vieillots et aux multiples portes, comme autant de petits univers individuels. Quant aux effets sonores, Ludovic Bonnier a usé d’airs issus d’un autre temps pour créer une ambiance surannée. Cela suffit amplement pour que le spectateur s’installe, aux côtés des personnages, sur ces vieux sièges de cuir et se régale des envolées politiques de Jacob. Par ailleurs, en pépé aux grands idéaux, Albert Millaire donne le ton à la pièce : énergique, il éclaire la scène par sa verve.

 

 

Chaque personnage, bien défini par l’auteur, verse parfois dans le stéréotype tant chacun se retrouve enfermé dans une manière de penser, d’agir ou de ne pas agir, comme le faible Myron (un rôle détonnant pour François Casabonne). Ainsi, au fil de la pièce, les personnages n’évoluent pas, ils tournent en rond dans leur monde et cherchent une issue. À la fin de la représentation, seuls deux personnages auront pu s’échapper : l’un par la mort, l’autre par la fuite pure et simple, en abandonnant tout derrière lui. En fait, Odets a mis dans la bouche de ses personnages de grandes idées et de grandes images : d’un côté le capitalisme américain, le matérialisme, le rêve de richesse et l’importance du paraître, et de l’autre côté, la lutte des classes, le pouvoir du prolétariat et l’abolition du capitalisme. La perception du monde par les personnages semble donc un peu… figée. Grâce à l’excellent travail d’interprétation des comédiens, on s’attache néanmoins à ces personnages au fond si effrayés qu’on les abandonne.

Réveillez-vous et chantez transpose habilement les effets d’une crise économique mondiale sur une famille américaine de la classe ouvrière imaginée par Odets. C’est avec intérêt que l’on observe jusqu’à l’éclatement les tensions et les liens qui unissent les membres de cette famille. Un bon choix de pièce pour le Théâtre de l’Opsis qui nous fait ainsi découvrir ou redécouvrir cet auteur américain.

Réveillez-vous et chantez!, de Clifford Odets, mise en scène de Luce Pelletier, traduction de Fanny Britt, avec François Arnaud, Annick Bergeron, Évelyne Brochu, Jean-François Casabonne, Henri Chassé et Albert Millaire.

Jusqu’au 28 mars 2009, au Théâtre Prospero, 1371 Ontario est, Montréal.

Billetterie : (514) 526-6582


Pour en savoir plus : www.theatreopsis.org

 

Photos : Suzanne O’Neill