Daphné Bathalon
Mardi, 16 mars 2010
par Daphné Bathalon
 

Woyzeck

Woyzeck : Mourir, dormir ; dormir, rêver peut-être…


En 1837, emporté par le typhus à l’âge de 23 ans, l’Allemand Georg Büchner laisse inachevé son texte dramatique Woyzeck. Depuis, en Europe comme ailleurs, de nombreux auteurs et metteurs en scène ont revisité ce texte fragmentaire traitant de l’aliénation. Sybilline, la compagnie de Brigitte Haentjens, s’est attaquée à cet étrange objet théâtral l’an dernier. Après une tournée au Québec et en Ontario, la production revient en ville et reprend ses quartiers jusqu’au 13 mars à l’Usine C.

Woyzeck

« Woyzeck! Woyzeck! Woyzeck! » C’est par ces cris de rage et ces appels répétés que l’on plonge, les yeux grands ouverts, dans l’univers décalé du personnage incarné par Marc Béland. Intense dans chacun de ses rôles, Béland donne en plus à Woyzeck une fragilité touchante. Être égaré et qui paraît d’emblée résigné à son sort, Woyzeck surgit dans chaque tableau sans jamais s’ancrer dans l’espace habité par le Capitaine (Paul Savoie), le Docteur (Paul Ahmarani), Marie (Évelyne Rompré), le Tambour-Major (Sébastien Ricard) et d’autres personnages, tous aussi déconnectés. Franz Woyzeck accepte tous les traitements qu’on lui fait subir et obéit à tous les ordres qu’on lui donne. Il n’est même plus autorisé à uriner lorsque l’envie lui vient… Un timbre sonore, comme ceux marquant l’ouverture et la fermeture des portes d’une prison (ou d’une usine!), résonne à maintes reprises au cours de la représentation, pour marquer le passage du temps dans le monde carcéral.

Woyzeck

Grâce à la magnifique scénographie d’Anick La Bissonnière, la polyvalente salle de l’Usine C est méconnaissable. Une passerelle écarlate traverse la scène et se prolonge jusqu’au-dessus du public. Véritable pont entre deux espaces distincts, elle tranche violemment avec le noir des murs. Une autre portion de la scène est occupée par deux longs bassins, l’un est rempli d’eau, l’autre de terre et par un chemin fait de planches de bois. Eau, terre, bois : trois éléments en opposition totale avec l’environnement d’acier et de pierre qu’offre l’Usine C. Tous les angles formés par le décor participent à l’aspect éclaté du spectacle.

Où sommes-nous exactement, en quel lieu, en quelle époque? Courtes, sans introduction et parfois sans réelle conclusion, les séquences se suivent sans situer le spectateur, négligeant totalement de lui dire où il est et dans quelle folle histoire il est embarqué. Les costumes nous ramènent aux années 50, les chansons québécoises qui s’insèrent entre les répliques proviennent, elles, de différentes décennies : Vigneault, Plamondon, Théroux… Des personnages, de ce qui les a menés là, on ne sait rien du tout et c’est par bribes que l’on découvre les liens qui les unissent. « Woyzeck est-il simplement un pauvre homme malmené par la vie qui tue sa femme par jalousie? Est-il mentalement ébranlé par les expériences médicales auxquelles il se soumet? […] Est-il nécessaire d’avoir des réponses à ses questions? » nous répond adroitement Haentjens dans le programme. En effet, peut-être faut-il simplement accepter que l’histoire n’ait pas de réelle importance et que seule l’aliénation de Woyzeck compte.

Woyzeck

Ainsi, comme dans un rêve (ou un cauchemar), de ceux que seules la fièvre ou une immense fatigue peuvent créer, on navigue d’un tableau à l’autre sans s’interroger plus à fond sinon lorsque Woyzeck philosophe. Mais, comme dans un rêve, il est difficile de vraiment ressentir la poignante douleur de l’homme dépossédé de tout et de porter attention aux réflexions qu’il formule. Parce qu’on ne peut se raccrocher à rien et que l’histoire nous glisse parfois entre les doigts, on demeure en retrait : même la mort de Marie, dure, ne nous paraît pas si tragique. Non qu’il faille remettre en cause le jeu des comédiens, tous excellents, la pertinence de la mise en scène ou l’acuité de cette proposition, mais, sans repères, on est en proie à un certain détachement et spectateurs d’un rêve dont on n’est pas les maîtres.

Visuellement superbe, Woyzeck est pourtant une expérience qu’il faut vivre. « C’est bizarre le silence, ça donne envie de retenir son souffle ». Du début à la fin, on le retient, puis on expire en sortant du rêve, tout à la fois intrigué et déçu que l’aventure ne nous ait pas menés plus loin.

 

Woyzeck de Georg Büchner, mise en scène de Brigitte Haentjens. Avec Marc Béland, Paul Ahmarani, Catherine Allard, Pierre-Antoine Lasnier, Raoul Fortier-Mercier ou Victor Croteau (en alternance), Gaétan Nadeau, Sébastien Ricard, Évelyne Rompré et Paul Savoie.

À l’Usine C jusqu’au 13 mars.

Pour en savoir plus : http://www.sibyllines.com/woyzeck.html

 

Photos : Angelo Barsetti, Lydia Pawelak

Vidéo : Usine C

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