13 avril, 2007 par Mario Landerman


les poupées blessées

En 1985, Michel Marc Bouchard présentait au Théâtre d’Aujourd’hui La Poupée de Pélopia.  Bien que la  pièce connût un certain succès, l’auteur considérait toujours que quelque chose manquait à celle-ci.

Plus de 20 ans après, en 2007, et dans le même lieu, l’auteur nous propose une version remaniée de la pièce d’origine :  Des yeux de verre

Bouchard a exorcisé les démons qui hantaient la pièce originale, et a tout simplement laissé les personnages s’échapper des confins de celle-ci, de prendre vie par eux-mêmes.

Cette pièce porte sur un sujet  encore tabou dans bien des familles au Québec, l’inceste.  Dans le contexte Des yeux de verre, 15 ans se sont écoulés depuis le drame.

Nous avons le père, incarné par Guy Thauvette, maître Daniel, un fabricant de poupées artisanales mondialement reconnu.  Il est à un tournant de sa vie, avec l’annonce le lendemain d’un musée consacré à ses poupées.  Malgré cette réussite, on sent cet homme tourmenté dès le début de la pièce, tourment qui apparaîtra clair au fur et à mesure de l’évolution de l’histoire.

Comme derrière chaque grand homme, il y a une femme : l'épouse Judith s’occupe de tout ce qui touche la célébrité de son mari.   Elle fait aussi preuve d’un aveuglement sans nul doute familier aux victimes d’inceste au Québec.  Cette dernière fait penser à une poupée, avec son grand souci des apparences, lequel finit par mettre le spectateur sensible à ces choses mal à l’aise.  L’actrice qui l’incarne, Sylvie Léonard, n’est pas étrangère au thème de l’inceste, puisque beaucoup se souviennent de son personnage de  Julie Galarneau, dans le téléroman l’Héritage, de Victor-Lévy Beaulieu.  Une des premières victimes d’inceste à percer le petit écran.

Il y a aussi leur fille aînée, Brigitte, incarnée par Sophie Cadieux.  Enfant mal-aimée et laissée pour compte tant par le père que par la mère, elle trouve sa revanche en utilisant une langue acérée afin de pourfendre le monde qui l’entoure.

Enfin, Estelle, le pivot de la pièce,  incarnée par Bénédicte Décary est celle par qui le scandale arrive, 15 ans plus tard.  Celle qui reçut les assauts du père.  Enfin celle dont la famille se débarrassa, en la faisant passer pour folle. 

Elle revient, avec un amour-haine pour son père, qu’elle hait pour ce qui lui a fait, mais qu’elle ne peut s’empêcher d’aimer malgré tout.

Le théâtre de Michel Marc Bouchard a quelque chose qui touche au sublime.  Que ce soit dans cette pièce ou dans Les feluettes et de nombreuses autres, on sent très bien que rien n’est gratuit dans les répliques, dans les émotions générées par les acteurs.  Ce qui explique qu’on sente le tourment du père, le souci des apparences de la mère, la douleur d’Estelle ainsi que celle de Brigitte de façon aussi poignante.  À certains moments, grâce entre autres à Sylvie Léonard, on sent une impression de malaise palpable, lequel nous met à la fois mal à l’aise et nous rive à notre siège.

J’aime beaucoup les pièces de théâtre qui misent sur le minimalisme du décor afin de mieux faire ressortir les performances des acteurs.  C’était d’ailleurs un de mes reproches sur une pièce de la saison 2006-2007 au théâtre, La dame aux camélias.  Non seulement le décor est minimaliste, mais il fait partie intégrante de la pièce.

La mise en scène est signée Marie-Thérèse Fortin, laquelle est une vieille amie de Michel Marc Bouchard.  Elle fut à l’origine du choix des acteurs pour cette pièce, et je ne peux qu’applaudir à la qualité des acteurs choisis.

Des yeux de verre porte bien son nom; chez les victimes d’inceste, la famille très souvent regarde ailleurs, quand ce n’est pas pour accuser la victime de mensonge tout court.

Je recommande chaleureusement cette pièce, une des meilleures que j’aie vues de ma saison théâtrale personnelle.

Des yeux de verre, de Michel Marc Bouchard.  Mise en scène de Marie-Thérèse Fortin.  Avec Guy Thauvette, Sylvie Léonard, Sophie Cadieux et Bénédicte Décary.  Au Théâtre d’Aujourd’hui, du 10 avril au 5 mai.

Pour en savoir plus :  http://www.theatredaujourdhui.qc.ca/

Dernière heure! : Deux soirs de supplémentaires! Les mardi 8 et mercredi 9 mai. Les billets seront en vente le vendredi 20 avril à midi.

Photos: Yves Renaud